LIVRE IV. Io
asservis , qu'aucun d'eux n'approche plus de la même ville. Assurément ils ont bien mérité tout cela ; mais les habitans d'aujourd'hui y que disent-ils du déicide de leurs prédécesseurs? Us le nient, ils nereconnoissent pas non plus Dieu pour Dieu. Autant valoit donc laisser les enfans des autres.
Quoi 1 dans cette même ville où Dieu est mort , les anciens ni les nouveaux habitans ne l'ont point reconnu, et vous voulez que je le reconnoisse, moi qui suis né deux mille ans après à deux mille lieues de là ! Ne voyez-vous pas qu'avant que j'ajoute foi à ce livre que vous appelez sacré , et auquel je ne comprends rien, je dois savoir par d'autres que vous quand et par qui il a été fait, comment il s'est con* serve , comment il vous est parvenu , ce que disent dans le pays, pour leurs raisons, ceux qui le rejettent , quoiqu'ils sachent aussi bien que vous tout ce que vous m'apprenez ? Vous sentez bien qu'il faut nécessairement que j'aille en Europe, en Asie , en Palestine, examiner tout par moi-même : il faudroit que je fusse fou pour vous écouter avant ce temps-là.
Non-seulement ce discours me paroît raisonnable, mais je soutiens que tout homme sensé doit, en pareil cas , parler ainsi , et renvoyer bien loin le missionnaire qui , avant la vérification des preuves, veut se dépécher de l'instruire et de le baptiser. Or , je soutiens qu'il n'y a pas de révélation contre laquelle les mêmes objections ou d'autres équivalentes n'aient
autant et plus de force que contre le christianisme <*). D'oïl il suit que s'il n'y a qu'une religion véritable, et que tout homme soit obligé de la suivre sous peine de damnation , il faut passer sa vie à les étudier toutes, à les approfondir, à les comparer, à parcourir les* pays où elles sont étabhes. Nul n'est exempt du premier devoir de l'homme , nul n'a droit de se fier au jugement d'autrui. L'artisan qui ne vit que de son travail, le laboureur qui ne sait pas lire, la jeune fille délicate et timide , l'infirme qui peut à peine sortir de son lit, tous, sans exception , doivent étudier, méditer, disputer, voyager, parcourir le monde : il n'y aura plus de peuple fixe et stable ; la terre entière ne sera couverte que de pèlerins allant à grands frais , et avec de longues fatigues , vérifier, comparer, examiner par eux-mêmes les cultes divers qu'on y suit. Alors, adieu les métiers, les arts , les sciences humaines et toutes les occupations civiles: il ne peut plus y avoir d'autre étude que celle de la religion : à grand'peine celui qui aura joui de la santé la plus robuste , le mieux employé son temps , le mieux usé de sa raison, vécu le plus d'années, saura-t-il , dans sa vieillesse, à quoi s'en tenir; et ce sera beaucoup s'il apprend avant sa mort dans quel culte il auroit dû vivre.
(*) n est à remarquer que ces mots, ou d'autres équiçaientes , ne sont ni dans le manuscrit autographe, ni dans aucune des éditions antérieures à Tédition de Genève.