LIVRE IV
connoître , parce que cette obligation prétendue est incompatible avec la justice de Dieu , et que loin de lever par là les obstacles au salut , il les eût multipliés, il les eût rendus insurmontables pour la plus grande partie du genre humain. A cela près , je reste sur ce point dans un doute respectueux. Je n'ai pas la présomption de me croire infaillible : d'autres hommes ont pu décider ce qui me semble indécis ; je raisonne pour moi et non pas pour eux ; je ne les blâme ni ne les imite : leur jugement peut être meilleur que le mien ; mais il n'y a pas de ma foute si ce n'est pas le mien.
Je vous avoue aussi que la sainteté de l'Évangile est un argument qui parle à mon cœur, et auquel j'aurois même regret de trouver quelque bonne ré* ponse. Voyez les livres des philosophes avec toute leur pompe ; qu'ils sont petits près de celui«là ! Se peut-il qu'un livre à lafois si sublime et si simple soit l'ouvrage des hommes? Se peut- il que celui dont il fait l'histoire ne soit qu'un homme lui-même? Est-ce là le ton d'un enthousiaste ou d'un ambitieux sectaire? Quelle douceur, quelle pureté dans ses mœurs! quelle grâce touchante dans ses instructions ! quelle élévation dans ses maximes! quelle profonde sagesse dans ses discours ! quelle présence d'esprit , quelle finesse et quelle justesse dans ses réponses ! quel empire sur ses passions ! Oii est l'homme , où est le sage qui sait agir, souffrir. et mourir sans foiblesse et sans ostentation ? Quand Platon peint son juste
IIO iMILE.
imaginaire (i) couvert de tout l'opprobre du crime , et digne de tous les prix de la vertu, il peint trait pour trait Jésus * Christ : la ressemblance est si frappante, que tous les Pères Font sentie, et qu'il n'est pas possible de s'y tromper (*). Quels préjugés , quel aveuglement (a) ne faut - il point avoir pour oser comparer le fils de Sophronisque au fils de Marie? Quelle distance de l'un à l'autre! Socrate, mourant sans douleur, sans ignominie , soutint aisément jusqu'au bout son personnage ; et si cette facile mort n'eût honoré sa vie, on douteroit si Socrate, avec tout son esprit , fut autre chose qu'un sophiste». Il inventa, dit - on ^ la morale; d'autres avant lui l'avoient mise en pratique : il ne fît que dire ce qu'ils avoient fait , il ne fit que mettre en leçons leurs exemples. Aristide avoit été juste avant que Socrate eût dit ce que c'étoit que justice; Léonidas étoit mort pour son pays avant que Socrate eût fait un devoir d'aimer la patrie ; Sparte étoit sobre avant que Socrate
(i) DeRep., Lib. I.
(*) Cette ressemblance est le résultat général dei deax premiers livres ou dialogues du traité de Platon, intitulé : de la RépuhUque, Le passage le plus remarquable à ce sujet est celui qu'il met dans la bouche de son adversaire (tome II, page 36 1, E, édition de H. Etienne, ou tome VI, pages «i5 et ai6, édition des Deux- Ponts).
Quant aux pères dé TÉglise dont il est question ici, voyez entre autres saint Justin {Apologia prima, n« 5), et saint Clément d'Alexandrie {Stromata, Lib. iv).
(«) VaK. ..... Quel aveuglement pu quelle mauvaise foi ne