‹ Œuvres de J. J. Rousseau, avec des notes historiquesChapitre 53 sur 233 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

Tant qu'il reste quelque bonne croyance parmi les hommes , il ne faut point troubler les âmes paisibles, ni alarmer la foi des simples par des difficultés qu'ils ne peuvent résoudre et qui les inquiètent sans les éclairer. Mais quand une fois tout est ébranlé , on doit conserver le tronc aux dépens des branches. Les consciences agitées, incertaines, presque éteintes, et dans l'état oîi j'ai vu la vôtre, ont besoin d'être affermies et réveillées; et, pour les rétablir sur la base des vérités étemelles , il faut achever d'arracher les piliers [flottans auxquels elles pensent tenir encore.

Vous êtes dans l'âge critique où l'esprit s'ouvre à la certitude , où le cœur reçoit sa forme et son caractère , et où l'on se détermine pour toute la vie , soit en bien , soit en mal. Plus tard , la substance est durcie» et les nouvelles empreintes ne marquent plus. Jeune homme , recevez dans votre âme , encore flexible , le cachet de la vérité. Si j'étois plus sûr de moinnême , j'aurois pris avec vous un ton dogmatique et décisif: mais je suis homme, ignorant, sujet à l'erreur ; que pouvois-je faire ? Je vous ai ouvert mon cœur sans réserve ; ce que je tiens pour sûr , je vous l'ai donné pour tel ; je vous ai donné mes doutes pour des doutes , mes opinions pour des opinions ; je vous ai dit mes raisons de douter et de croire. Maintenant c'est à vous de juger : vpus avez pris du temps ; cette précaution est sage , et me fait bien penser de vous. Commencez par mettre votre con-

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science en état de vouloir être éclairée. Soyez sincère avec vous-même. Appropriez-vous de mes sentimens ce qui vous aura persuadé , rejetez le reste. Vous n'êtes pas encore assez dépravé par le vice pour risquer de mal choisir. Je vous proposerois d'en conférer entre nous ; mais sitôt qu'on dispute , on s'échaufFe ; la vanité , l'obstination s'en mêlent , la bonne foi n'y est plus. Mon ami , ne disputez jamais ; car on n'éclaire par la dispute ni soi ni les autres. Pour moi , ce n'est qu'après bien des années de méditation que j'ai pris mon parti : je m'y tiens ; ma conscience est tranquille , mon cœur est content. Si je voulois recommencer un nouvel examen de mes sentimens, je n'y porterois pas un plus pur amour de la vérité ; et mon esprit, déjà moins actif, seroit moins en état de la connoître. Je resterai comme je suis, de peur qu'insensiblement le goût de la contemplation , devenant une passion oiseuse , ne m'attiédît sur l'exercice de mes devoirs , et de peur de retomber dans mon premier pyrrhonisme , sans retrouver la force d'en sortir. Plus de la moitié de ma vie est écoulée; je n'ai plus que le temps qu'il me faut pour en mettre à profit le reste , et pour effacer mes erreurs par mes vertus. Si je me trompe , c'est malgré moi. Celui qui lit au fond de mon cœur sait bien que je n'aime pas mon aveuglement. Dans l'impuissance de m'en tirer par mes propres lumières , le seul moyen qui me reste pour en sortir est une bonne vie ; et si des pierres mêmes Dieu peut susciter des

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