LIVRE IV
moi seul ; que tout le genre humain meure , s'il le faut, dans la peine et dans la misère pour m'ëpargner un moment de douleur ou de faim : tel est le langage intérieur de tout incrédule qui raisonne. Oui , je le soutiendrai toute ma vie ; quiconque a dit dans son cœur : Il n y a point de Dieu , et parle autrement , n'est qu'un menteur ou un insensé.
Lecteur, j'aurai beau faire, je sens bien que vous et moi ne verrons jamais mon Emile sous les mêmes traits ; vous vous le figurerez toujours semblable à vos jeunes gens , toujours étourdi , pétulant , volage, errant de fête en fête , d^amusement en amusement , sans jamais pouvoir se fixer à rien. Vous rirez de me voir faire un contemplatif, un philosophe, un vrai théologien, d'un jeune homme ardent, vif, emporté , fougueux , dans l'âge le plus bouillant de la vie. Vous direz : Ce rêveur poursuit toujours sa chimère; en nous donnant un élève de sa façon, il ne le forme pas seulement , il le crée , il le tire de son cerveau ; et croyant toujours suivre la nature , il s'en écarte à chaque instant. Moi , comparant mon élève aux vôtres , je trouve à peine ce qu'ils peuvent avoir de commun. Nourri si différemment, c'est presque un miracle s'il leur ressemble en quelque chose. Comme il a passé son enfance dans toute la liberté qu'ils prennent dans leur jeunesse, il commence à prendre dans sa jeunesse la règle à laquelle on les a soumis enfans : cette règle devient leur fléau , ils la prennent en horreur, ils n'y voient que
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la longue tyrannie des maîtres; ils croient ne sortir de Tenfance qu^en secouant toute espèce de joug (i); ils se dédommagent alors de la longue contrainte où Ton les a tenus, comme un prisonnier, délivré des fers , étend , agite et fléchit ses membres.
Emile, au contraire, s'honore de se faire homme et de s'assujettir au joug de la raison naissante ; son corps, déjà formé, n'a plus besoin des mêmes mou- "vemens , et commence à s'arrêter de lui-même , tandis que son esprit , h moitié développé , cherche à son tour à prendre l'essor. Ainsi l'âge de raison n'est pour les uns que Tâge de la licence; pour l'autre , il devient l'âge du raisonnement.
Voulez-vous savoir lesquels d'eux ou de lui sont mieux en cela dans l'ordre de la nature? considérez les différences dans ceux qui en sont plus ou moins éloignés : observez les jeunes gens chez les villageois, et voyez s'ils sont aussi pétulans que les vôtres. <c Durant Fenfance des sauvages, dit le sieur M Le Beau, on les voit toujours actifs, et s'occupant » sans cesse à différens jeux qui leur agitent le corps; » mais à peine ont-ils atteint l'âge de Tadolescence , j> qu'ils deviennent tranquilles, rêveurs; ils ne s'ap- » pliquent plus guère qu'à des jeux sérieux ou de
(i) n n'y a personne qni voie Tenfance avec tant de mépris que ceux qui en sortent, comme il n'y a pas de pays où les rangs soient gardés ayec plus d'affectation que ceux où l'inégalité n'est pas grande , et où chacun craint toujours d'être confondu avec son inférieur.