LIVRE IV. l3l
lui. Juscfu'ici vous n'en obteniez rien que par force ou par ruse ; Tautorité , la loi du devoir, lui ëtoient inconnues; il falloit le contraindre ou le tromper pour vous faire obéir. Mais voyez de combien de nouvelles chaînes vous avez environné son cœur. La raison , l'amitié, la reconnoissance , mille afTections, lui parlent d'un ton qu'il ne peut méconnoitre. Le vice ne l'a point encore rendu sourd à leur voix. Il n'est sensible encore qu'aux passions de la nature. La première de toutes , qui est l'amour de soi , le livre à vous ; l'habitude vous le livre encore. Si le transport d'un moment vous l'arrache , le regret vous le ra^ mène à l'instant ; le sentiment qui l'attache à vous est le seul permanent ; tous les autres passent et s'effacent mutuellement. Ne le laissez point corrompre , il sera toujours docile ; il ne commence d'être rebelle que quand il est déjà perverti.
J'avoue bien que si , heurtant de front ses désirs naissans, vous alliez sottement traiter de crimes les nouveaux besoins qui se font sentir à lui , vous ne seriez pas long-temps écouté ; mais sitôt que vous quitterez ma méthode , je ne vous réponds plus de rîeo. Songez toujours que vous êtes le ministre de la nature; vous n'en serez jamais l'ennemi.
Mais quel parti prendre ? On ne s'attend ici qu'à l'alternative de favoriser ses penchans , ou de les combattre; d'être son tyran ou son complaisant) et tous deux ont de si dangereuses conséquences, qu'il n'y a que trop ^ balancer sur le choix.
l32 EMILE.
Le premier moyen qui s'offre pour résoudre cette difficulté est de le marier bien vite; c'est incontestablement l'expédient le plus sûr et le plus naturel. Je doute pourtant que ce soit le meilleur, ni le plus utile. Je dirai ci-après mes raisons; en attendant, je conviens qu'il faut marier les jeunes gens à l'âge nubile. Mais cet âge vient pour eux avant le temps; c'est nous qui Tavons rendu précoce; on doit le prolonger jusqu'à la maturité.
S'il ne falloit qu'écouter les penchans et suivre les indications , cela seroit bientôt fait : mais il y a tant de contradictions entre les droits de la nature et nos lois sociales, que pour les concilier il faut gauchir et tergiverser sans cesse : il faut employer beaucoup d'art pour empêcher Thomme social d être tout-à-fait artificiel.
Sur les raisons ci-devant exposées, j'estime que, par les moyens que j'ai donnés , et d'autres semblables, on peut au moins étendre jusqu'à vingt ans l'ignorance des désirs et la pureté des sens : cela est si vrai , que , chez les Germains , un jeune homme qui perdoit sa virginité avant cet âge en restoit diffamé : et les auteurs attribuent , avec raison , à la continence de ces peuples durant leur jeunesse la vigueur de leur constitution et la multitude de leurs enfans.
On peut même beaucoup prolonger cette époque , et il y a peu de siècles que rien n'étoit plus commun dans la France même. Entre autres exem-