‹ Œuvres de J. J. Rousseau, avec des notes historiquesChapitre 62 sur 233 · LIVRE rv. i · texte numérisé non relu

LIVRE rv. i

pies connus y le père de Montaigne , homme noii moins scrupuleux et vrai que fort et bien constitué , juroit s'être marié vierge à trente - trois ans , après avoir servi long-temps dans les guerres d'Italie ; et l'on peut voir dans les écrits du fils quelle vigueur et quelle gaité conservoit le père à plus de soixante ans (*)• Certainement l'opinion contraire tient plus à nos mœurs et à nos préjugés qu'à la connoissance de l'espèce en général.

Je puis donc laisser à part l'exemple de notre jeunesse ; il ne prouve rien pour qui n'a pas été élevé comme elle. Considérant que la nature n'a point làdessus de terme fixe qu'on ne puisse avancer ou retarder, je crois pouvoir, sans sortir de sa loi , supposer Emile resté jusque-là par mes soins dans sa primitive innocence , et je vois cette heureuse époque prête à finir. Entouré de périls toujours croissans, il va m'échapper, quoi que je fasse , à la première occasion , et cette occasion ne tardera pas à naître ; il va suivre l'aveugle instinct des sens; il y a mille à parier contre un qu'il va se perdre. J'ai trop réfléchi sur les mœurs des hommes pour ne pas voir Tinfluence invincible de ce premier moment sur le reste de sa vie. Si je dissimule et feins de ne rien voir, il se prévaut de ma foiblesse; croyant me tromper, il me méprise , et je suis le complice de sa perte. Si

(*) MojTTAiGJTB, Liv- II 9 chap. a. Il fait aussi mentioii, d'après César, de la loi de continence imposée aux jeunes gens chez Içt Gennains, Liv. ii y chap. 8^

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j'essaie de le ramener , il n'est plus temps, il ne m'écoute plus ; je lui deviens incommode , odieux , insupportable; il ne tardera guère à se débarrasser de moi. Je n'ai donc plus qu'un parti raisonnable à prendre ; c'est de le rendre comptable de ses actions h lui-même, de le garantir au moins des surprises de l'erreur, et de lui montrer à découvert les périls dont il est environné. Jusqu'ici je l'arrétois par son ignorance ; c'est maintenant par ses lumières qu'il faut l'arrêter.

Ces nouvelles instructions sont importantes, et il convient de reprendre les choses de plus haut. Voici l'instant de lui rendre, pour ainsi dire, mes comptes; de lui montrer l'emploi de son temps et du mien ; de lui déclarer ce qu'il est et ce que je suis ; ce que j'ai fait , ce qu'il a fait ; ce que nous nous devons l'un à l'autre, toutes ses relations morales, tous les engagemens qu'il a contractés, tous ceux qu'on a contractés avec lui, à quel point il est parvenu dans le progrès de ses facultés , quel chemin lui reste à faire, les difficultés qu'il y trouvera, les moyens de franchir ces difficultés , en quoi je lui puis aider encore, en quoi lui seul peut désormais s'aider, enfin le point critique où il se trouve , les nouveaux périls qui l'environnent, et toutes les soUdes raisons qui doivent l'engager à veiller attentivement sur luimême avant d'écouter ses désirs naissans.

Songez que pour conduire un adulte il faut prendre le contre-pied de tout ce que vous avez fait pour

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