LIVRE IV. l
conduire un enfant. Ne balancez point à Tinstruire de ces dangereux mystènes que vous lui avez cachés si long-temps avec tant de soin. Puisqu'il faut enfin qu'il les sache , il importe qu'il ne les apprenne ni d'un autre, ni de lui-même, mais de vous seul : puisque le voilà désormais forcé de combattre , il faut , de peur de surprise , qu'il connoisse son ennemi.
Jamais les jeunes gens qu'on trouve savans sur ces matières , sans savoir comment ils le sont devenus, ne le sont devenus impunément. Cette indiscrète instruction , ne pouvant avoir un objet honnête, souille au moins l'imagination de ceux qui la reçoivent, et les dispose aux vices de ceux qui la donnent. Ce n'est pas tout ; des domestiques s'insinuent ainsi dans l'esprit d'un enfant , gagnent sa confiance , lui font envisager son gouverneur comme un personnage triste et fâcheux; et l'un des sujets favoris de leurs secrets colloques est de médire de lui. Quand l'élève en est là , le maître peut se retirer, il n'a plus rien de bon à faire.
Mais pourquoi l'enfant se choisit -il des confidens particuliers? Toujours par la tyrannie de ceux qui le gouvernent. Pourquoi se cacheroit - il d'eux , s'il n'étoit forcé de s'en cacher? Pourquoi s'en plaindroitil, s'il n'avoit nul sujet de s'en plaindre? Naturellement ils sont ses premiers confidens; on voit à l'empressement avec lequel il vient leur dire ce qu'il pense, qu'il croit ne l'avoir pensé qu'à moitié jusqu'à ce
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qu'il le leur ait dit Comptez que si Tenfant ne craint de votre part ni sermon ni réprimande , il vous dira toujours tout , et qu'on n'osera lui rien confier qu'il vous doive taire , quand on sera bien sûr qu'il ne vous taira rien.
Ce qui me fait le plus compter sur ma méthode , c'est qu'en suivant ses effets le plus exactement qu'il m'est possible , je ne vois pas une situation dans la vie de mon élève qui ne me laisse de lui quelque image agréable. Au moment même où les fureurs du tempérament l'entraînent , et où révolté contre la main qui l'arrête , il se débat et commence à m'échap* per, dans ses agitations , dans ses emportemens , je retrouve encore sa première simplicité ; son cœur , aussi pur que son corps, ne connoit pas plus le déguisement que le vice ; les reproches ni le mépris ne l'ont point rendu lâche; jamais la vile crainte ne lui apprit à se déguiser. Il a toute l'indiscrétion de l'innocence ; il est naïf sans scrupule ; il ne sait encore à quoi sert de tromper. Il ne se passe pas un mouvement dans son âme que sa bouche ou ses yeux ne le disent ; et souvent les sentimens qu'il éprouve me sont connus plus tôt qu'à lui.
Tant qu'il continue de m'ouvrir ainsi librement son âme, et de me dire avec plaisir ce qu'il sent, je n'ai rien à craindre , le péril n'est pas encore proche ; mais s'il devient plus timide, plus réservé, que j'aperçoive dans ses entretiens le premier embarras de la honte , déjà l'instinct se développe , déjà la notion