‹ Œuvres de J. J. Rousseau, avec des notes historiquesChapitre 65 sur 233 · LIVRE ÏV. l4ï · texte numérisé non relu

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Emile, celle de Tinstruction dont je parle; elle doit influer sur le reste de ses jours. Tâchons donc de la graver dans sa mémoire en sorte qu'elle ne s'en efface point. Une des erreurs de notre âge est d'employer la raison trop nue , comme si les hommes n^étoient qu'esprit. En négligeant la langue des signes qui parlent à Timagination, l'on a perdu le plus énergique des langages. L'impression de la parole est toujours foible, et l'on parle au cœur par les yeux bien mieux que par les oreilles. En voulant tout ' donner au raisonnement, nous avons réduit en mots nos préceptes ; nous n'avons rien mis dans les actions. La seule raison n'est point active ; elle retient quelquefois , rarement elle excite, et jamais elle n'a rien fait de grand. Toujours raisonner est la manie des petits esprits. Les âmes fortes ont bien un autre langage; c'est par ce langage qu'on persuade et qu'on fait agir.

J'observe que, dans les siècles modernes, les hommes n'ont plus de prise les uns sur les autres que par la force et par l'intérêt, au lieu que les anciens agissoient beaucoup plus par la persuasion , par les affections de l'âme , parce qu'ils ne négligeoient pas la langue des signes. Toutes les conventions se passoient avec solennité pour les rendre plus inviolables : avant que la force fut établie , les dieux étoient les magistrats du genre humain; c'est par-devant eux que les particuliers faisoient leurs traités , leurs alliances , prononçoient leurs promesses ; la face de

la terre étoit le livre où s'en conservoient led archives. Des rochers, des arbres, des monceaux de pierres consacrés par ces actes, et rendus respecta* blés aux hommes barbares , étoient les feuillets de ce livre, ouvert sans cesse à tous les yeux. Le puits du serment, le puits du vivant et voyant, le vieux chêne de Mambrë , le monceau du témoin ; voilà quek étoient les monumens grossiers , mais augustes , de la sainteté des contrats ; nul n'eût osé d'une main sacrilège attenter à ces monumens , et la foi des hommes étoit plus assurée par la garantie de ces témoins muets , qu'elle ne l'est aujourd'hui par toute la vaine rigueur des lois.

Dans le gouvernement , l'auguste appareil de la puissance royale en imposoit aux peuples. Des marques de dignité , un trône, un sceptre, une robe de pourpre , une couronne , un bandeau , étoient pour eux des choses sacrées. Ces signes respectés leur rendoient vénérable l'homme qu'ils en voyoient orné : sans soldats , sans menaces , sitôt qu'il parloit il étoit obéi. Maintenant qu'on affecte d'abolir ces signes (0,

(i) Le clergé romain les a très-habilement conseryés, et, i soa exemple, ijuelques républiques, entre autres celle de Venise. Aussi le gouyemement vénitien , malgré la chute de Fétat, jouit-il encore^ sous Tappareil de son antique majesté, de toute rafifection , de tonte ladoratîon du peuple; et, iqprès le pape orné de sa tiare, il n'y a peut-être ni roi , ni potentat, ni homme au monde aussi respecté que le doge de Venise, sans pouvoir, sans autorité, mais rendu sacré par sa pompe, et paré sous sa corne ducale d*une coiffure de femme. Cette cérémonie du Bucentaure, qui fait tant rire les sots.

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qu'arriYe-t-il de ce mépris? Que la majesté royale s'effiice de tous les cœurs^ que les rois ne se font plus obéir qu à force de troupes , et que le respect des sujets n'est que dans la crainte du châtiment. Les rois n'ont plus la peine de porter leur diadème, ni les grands les marques de leurs dignités ; mais il faut avoir cent mille bras toujours prêts pour faire exécuter leurs ordres. Quoique cela leur semble plus beau peut-être, il est aisé de voir qu'à la longue cet échange ne leur tournera pas à profit.

Ce que les anciens ont fait avec l'éloquence est prodigieux : mais cette éloquence ne consistoit pas seulement en beaux discours bien arrangés; et jamais elle n'eut plus d'effet que quand Torateur parloit le moins. Ce qu'on disoit le plus vivement ne s'exprimoit pas par des mots , mais par des signes ; on ne le disoit pas , on le montroit. L'objet qu'on expose aux yeux ébranle l'imagination, excite la curiosité , tient Tesprit dans l'attente de ce qu'on va dire ; et souvent cet objet seul a tout dit. Thrasibule et Tar-

ferait TCTser à la populace de Venise tout son sang pour le maintien de son tyT«mi<jue goaremement. (*)

(*) Le Bucântaure étoit le nom donné à un gro« et nugnifiqpe bâtiment , SMM mâu et sans Toiles , aai»ez semblable à on galion , et qae montoit le doge de Veniee, lorsque chaque année» au jour de rAscension, il faisoit la cérémonie d'épouser la mer. Cette cérémonie a cessé rers l'époque où Venise passa au ponroir de l'Autriche par le traité de Campo-Formio, eu '797* 0* 1^ peuple n'a pas n^rsé une goutte de son sang pour sa conser- Tation. Il est vrai qu'alors les circonstances étoient loin d'être les mêmes qa'au temps où Rousseau écrÎToit.

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quin coupant des têtes de pavots , Alexandre appliquant son sceau sur la bouche de son favori , Diogène marchant devant Zenon y ne parloient-ils pas mieux que s'ils avoient fait de longs discours ? Quel circuit de paroles eût aussi bien rendu les mêmes idées? Darius, engagé dans la Scythie avec son armée, reçoit de la part du roi des Scythes un oiseau , une grenouille , une souris , et cinq flèches. L'ambassadeur remet son présent , et s'en retourne sans rien dire. De nos jours cet homme eût passé pour fou. Cette terrible harangue fut entendue , et Darius n'eut plus grande hâte que de regagner son pays comme il put. Substituez une lettre à ces signes, plus elle sera menaçante, et moins elle effraiera; ce ne sera qu'une fanfaronnade dont Darius n'eût fait que rire. Que d'attention chez les Romains à la langue des signes! Des vêtemens divers selon les âges, selon les conditions; des toges, des saies, des prétextes, des bulles, des laticlaves, des chaires, des Hcteurs, des faisceaux, des haches, des couronnes d'or, d'herbes, de feuilles, des ovations, des triomphes; tout chez eux étoit appareil , représentation , cérémonie , et tout faisoit impression sur les cœurs des citoyens. Il importoit à l'état que le peuple s'assemblât en tel lieu plutôt qu'en tel autre; qu'il vît ou ne vît pas le Capitole ; qu'il fût ou ne fui pas tourné du côté du sénat ; qu'il délibérât tel ou tel jour par préférence. Les accusés changeoient d'habit, les candidats en changeoient ; les guerriers ne vantoient pas leurs

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