‹ Œuvres de J. J. Rousseau, avec des notes historiquesChapitre 66 sur 233 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

exploits , ils montroient leurs blessures. A la mort de César, j'imagine un de nos orateurs, voulant émouvoir le peuple , épuiser tous les lieux communs de Fart pour faire une pathétique description de ses plaies , de son sang , de son cadavre : Antoine , quoique éloquent , ne dit point tout cela ; il fait apporter le corps. Quelle rhétorique !

Mais cette digression m'entraîne insensiblement loin de mon sujet, ainsi que font beaucoup d'autres, et mes écarts sont trop fréquens pour pouvoir être longs et tolérables : je reviens donc.

Ne raisonnez jamais sèchement avec la jeunesse. . Revêtez la raison d'un corps si vous voulez la lui rendre sensible. Faites passer par le cœur le langage de l'esprit, afin qu'il se fasse entendre. Je le répète , les argumens froids peuvent déterminer nos opinions , non nos actions ; ils nous font croire et non pas agir ; on démontre ce qu'il faut penser, et non ce qu'il faut faire. Si cela est vrai pour tous les hommes , à plus forte raison l'est-il pour les jeunes gens encore enveloppés dana^ leurs sens , et qui ne pensent qu'autant qu'ils imaginent.

Je me garderai donc bien, même après les préparations dont j'ai parlé , d'aller tout d'un coup dans la chambre d'Emile lui faire lourdement un long discours sur le sujet dont je veux l'instruire. Je commencerai par émouvoir son imagination : je choisirai le temps , le lieu, les objets les plus favorables à l'impression que je veux faire : j'appellerai , pour ainsi IX. 10

i46 iSmile.

dire , toute la nature à témoin de nos entretiens ; j'attesterai l'Être éternel , dont elle est l'ouvrage , de la vérité de mes discours ; je le prendrai pour juge entre Emile et moi; je marquerai la place où nous sommes , les rochers , les bois , les montagnes qui nous entourent pour monumens de ses engagemens et des miens; je mettrai dans mes yeux, dans mon accent , dans mon geste , l'enthousiasme et l'ardeur que je lui veux inspirer. Alors je lui parlerai et il m'écoutera , je m'attendrirai et il sera ému. En me pénétrant de la sainteté de mes devoirs je lui rendrai les siens plus respectables; j'animerai la force du raisonnement d'images et de figures ; je ne serai point long et diffus en froides maximes, mais abondant en sentimens qui débordent ; ma raison sera grave et sentencieuse, mais mon cœur n'aura jamais assez dit. C'est alors qu'en lui montrant tout ce que j'ai fait pour lui , je le lui montrerai comme fait pour moi-même : il vert^ dans ma tendre affection la raison de tous mes soins. Quelle surprise , quelle agitation je vais lui donner en changeant tout à coup de langage ! au lieu de lui rétrécir l'âme en lui par* lant toujours de son intérêt, c'est du mien seul que je lui parlerai désormais , et je le toucherai davantage ; j'enflammerai son jeune cœur de tous les sentimens d'amitié , de générosité , de reconnoissance , ^ue j'ai déjà fait naître , et qui sont si doux à nourrir. Je le presserai contre mon sein en versant sur lui des larmes d'attendrissement; je lui dirai : Tu es mon

Page 1