‹ Œuvres de J. J. Rousseau, avec des notes historiquesChapitre 67 sur 233 · LIVRE IV. j · texte numérisé non relu

LIVRE IV. j

bien , mon enfant , mon ouvrage ; c'est de ton bonheur que j'attends le mien ; si tu frustres mes espérances , tu me voles vingt ans de ma vie, et tu &is le malheur de mes vieux jours. C'est ainsi qu'on se fait écouter d'un jeune homme , et qu'on grave au fond de son cœur le souvenir de ce qu'on lui dit.

Jusqu'ici j'ai tâché de donner des exemples de la manière dont un gouverneur doit instruire son disciple dans les occasions difficiles. J'ai tenté d'en fair,e autant dans celle-ci ; mais , après bien des essais, j'y renonce , convaincu que la langue françoise est trop précieuse pour supporter jamais dans un Hvre la naïveté des premières instructions sur certains sujets.

La langue françoise est , dit-on , la plus chaste des langues; je la crois , moi , la plus obscène ; car il me semble que la chasteté d'une langue ne consiste pas à éviter avec soin les tours déshonnêtes , mais à ne les pas avoir. En effet, pour les éviter , il faut qu'on y pense ; et il n'y a point de langue oii il soit plus difficile de parler purement en tout sens que la françoise. Le lecteur , toujours plus habile à trouver des sens obscènes que l'auteur à les écarter , se scandalise et s'efTarouche de tout. Comment ce qui passe par des oreilles impures ne contracteroit-il pas leur souillure? Au contraire, un peuple de bonnes mœurs a des termes propres pour toutes choses ; et ces termes sont toujours honnêtes , parce qu'ils sont toujours employés honnêtement. Il est impossible d'imaginer un langage plus modeste que celui de la Bible,

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précisément parce que tout y est dit avec naïveté. Pour rendre immodestes les mêmes choses , il suffit de les traduire en François. Ce que je dois dire à moa Emile n'aura rien que d'honnête et de chaste à soa oreille ; mais , pour le trouver tel à la lecture, il faudroit avoir un cœur aussi pur que le sien.

Je penserois même que des réflexions sur la véritable pureté du discours et sur la fausse délicatesse du vice pourroient tenir une place utile dans les entretiens de morale où ce sujet nous conduit; car , en apprenant le langage de Thonnéteté, il doit apprendre aussi celui de la décence, et il ùluI bien qu'il sache pourquoi ces deux langages sont si différens. Quoi qu'il en soit , je soutiens qu'au lieu des vains préceptes dont on rebat avant le temps les oreilles de la jeunesse , et dont elle se moque à l'âge où ils seroient de saison; si l'on attend, si Ton pré* pare le moment de se faire entendre ; qu'alors on lui expose les lois de la nature dans toute leur vérité; qu'on lui montre la sanction de ces mêmes lois dans les maux physiques et moraux qu'attire leur infraction sur les coupables ; qu'en lui parlant de cet inconcevable mystère de la génération , l'on joigne, à l'idée de l'attrait que l'auteur de la nature donne à cet acte celle de rattachement exclusif qui le rend délicieux, celle des devoirs de fidélité, de pudeur, qui l'environnent , et qui redoublent son charme en remplissant son objet ; qu'en lui peignant le mariage , non-seulement comme la phis douce des sociétés ,

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