LIVRE IV
ne le sache et ne le veuille , pas même ce qui est mal; et il vaut cent fois mieux que le gouverneur approuve une faute et se trompe, que s'il étoit trompé par son élève , et que la faute se (ît sans qu'il en sût rien. Qui croit devoir fermer les yeux sur quelque chose se voit bientôt forcé de les fermer sur tout : le premier abus toléré en amène un autre ; et cette chaîne ne finit plus qu'au renversement de tout ordre et au mépris de toute loi.
Une autre erreur que j'ai déjà combattue, mais qui ne sortira jamais des petits esprits , c'est d'afiecter toujours la dignité magistrale, et de vouloir passer pout un homme parfait dans l'esprit de son disciple. Cette méthode est à contre-sens. Comment ne voient-ils pas qu'en voulant affermir leur autorité ils la détruisent ; que pour faire écouter ce qu'on dit il faut se mettre à la place de ceux à qui l'on s'adresse , et qu'il faut être homme pour savoir parler au cœur humain ! Tous ces gens parfaits ne touchent ni ne persuadent; on se dit toujours qu'il leur est bien aisé de combattre des passions qu'ils ne sentent pas. Montrez vos foiblesses à votre élève, si vous voulez le guérir des siennes; qu'il voie en vous les mêmes combats qu'il éprouve , qu'il apprenne à se vaincre à votre exemple, et qu'il ne dise pas comme les autres : Ces vieillards , dépités de n'être plus jeunes , veulent traiter les jeunes gens en vieillards, et, parce que tous leurs désirs sont éteints, ils nous font un crime des nôtres.
172 ÉMÎLE.
Montaigne dit qu*il demandoit un jour au seigneur de Langey combien de fois , dans ses négo* dations d'Allemagne , il s'étoit enivré pour le service du roi <*). Je demanderois volontiers au gouver* neur de certain jeune homme combien de fois il est entré dans un mauvais lieu pour le service de son élève. Combien de fois ? Je me trompe. Si la première n'ôte à jamais au libertin le désir d'y rentrer, s'il n'en rapporte le repentir et la honte , s'il ne verse dans votre sein des torrens de larmes , quittez-le à l'instant ; il n'est qu'un monstre, ou vous n'êtes qu'un imbécille; vous ne lui servirez jamais à rien. Mais laissons ces expédiens extrêmes , aussi tristes que dangereux , et qui n'ont aucun rapport à notre éducation.
Que de précautions à prendre avec un jeune homme bien né avant que de l'exposer au scandale des mœurs du siècle ! Ces précautions sont pénibles , mais elles sont indispensables; c'est la négligence en ce point qui perd toute la jeunesse ; c'est par le désordre du premier âge que les hommes dégénèrent, et qu'on les voit devenir ce qu'ils sont aujourd'hui. Vils et lâches dans leurs vices mêmes, ils n'ont que de petites âmes , parce que leurs corps usés ont été corrompus de bonne heure ; à peine leur reste-t-il assez de vie pour se mouvoir. Leurs subtiles pensées mar-
(*) Liv. I, chap. i5. — D est question de ce Langey en plosienr» endroits de l'ouTrage de Montaigne; mais dans celui-ci il désigne seulement un seigneur.