‹ Œuvres de J. J. Rousseau, avec des notes historiquesChapitre 84 sur 233 · LIVRE IV. l · texte numérisé non relu

LIVRE IV. l

a pour règle, non le plaisir, mais l'intérêt. En troisième lieu il faut des sociétés où l'inégalité ne soit pas trop grande , où la tyrannie de Topinion soit modérée , et où règne la volupté plus que la vanité ; car, dans le cas contraire, la mode étouffe le goût; et l'on ne cherche plus ce qui plaît , mais ce qui distingue.

Dans ce dernier cas , il n'est plus vrai que le bon goût est celui du plus grand nombre. Pourquoi cela? Parce que l'objet change. Alors la multitude n'a plus de jugement à elle, elle ne juge plus que d'après ceux qu'elle croit plus éclairés qu'elle; elle approuve, non ce qui est bien , mais ce qu'ils ont approuvé. Dans tous les temps ^ faites que chaque homme ait son propre sentiment ; et ce qui est plus agréable en soi aura toujours la pluralité des suffrages.

Les hommes dans leurs travaux ne font rien de beau que par imitation. Tous les vrais modèles du goût sont dans la nature. Plus nous nous éloignons du maître , plus nos tableaux sont défigurés. C'est alors des objets que nous aimons que nous tirons nos modèles; et le beau de fantaisie , sujet au caprice et à l'autorité, n'est plus rien que ce qui plaît à ceux qui nous guident.

Ceux qui nous guident sont les artistes , les grands , les riches; et ce qui les guide eux-mêmes est leur intérêt ou leur vanité. Ceux-ci , pour étaler leurs richesses , et les autres pour en profiter, cherchent à Tenvi de nouveaux moyens de dépense. Par là le

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grand luxe établit son empire , et fait aimer ce qui est difficile et coûteux : alors le prétendu beau , loin dMmiter la nature, n'est tel qu'à force de la contrarier. Voilà comment le luxe et le mauvais goût sont inséparables. Partout où le goût est dispendieux , il est faux.

C'est surtout dans le commerce des deux sexes que le goût, bon ou mauvais, prend sa forme; sa culture est un effet nécessaire de l'objet de cette société. Mais, c[uand la facilité de jouir attiédit le dé*sir de plaire, le goût doit dégénérer; et c'est là, ce me semble , une autre raison des plus sensibles pourquoi le bon goût tient aux bonnes mœurs.

Consultez le goût des femmes dans les choses physiques et qui tiennent au jugement des sens ; celui des hommes dans les choses morales et qui dépendent plus de l'entendement. Quand les femmes seront ce qu'elles doivent être , elles se borneront aux choses de leur compétence , et j ugeront toujours bien ; mais, depuis qu'elles se sont établies les arbitres de la littérature , depuis qu'elles se sont mises à juger les livres et à en faire à toute force, elles ne se connois^ sent plus à rien. Les auteurs qui consultent les savantes sur leurs ouvrages sont toujours sûrs d'être mal conseillés ; les galans qui les consultent sur leur parure sont toujours ridiculement mis. J'aurai bientôt occasion de parler des vrais talens de ce sexe , de la manière de les cultiver, et des choses sur lesquelles ses décisions doivent alors être écoutées.

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