‹ Œuvres de J. J. Rousseau, avec des notes historiquesChapitre 85 sur 233 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

* Voilà les considérations élémentaires que je pose<* rai pour principes en raisonnant avec mon Emile snr une matière qui ne lui est rien moins qu'indif» férente dans la circonstance où il se trouve , et dans la recherche dont il est occupé. Et à qui doit - elle être indifférente ? La connoissance de ce qui peut être agréable ou désagréable aux hommes n'est pas seulement nécessaire à celui qui a besoin d'eux, mais encore à celui qui veut leur être utile : il importe même de leur plaire pour les servir; et Fart d'écrire n'est rien moins qu'une étude oiseuse quand on l'emploie à faire écouter la vérité.

Si, pour cultiver le goût de mon disciple, j'avois à choisir entre des pays où cette culture est encore à naître et d'autres où elle auroit déjà dégénéré , je suivrois l'ordrerétrograde; je commencerois sa tournée par ces derniers , et je finirois par les premiers. La raison de ce choix est que le goût se corrompt par une délicatesse excessive qui rend sensible à des choses que le gros des hommes n'aperçoit pas : cette délicatesse mène à l'esprit de discussion; car plus on subtilise les objets , plus ils se multiplient : cette subtilité rend le tact plus délicat et moins uniforme. Il se forme alors autant de goûts qu'il y a de têtes. Dans les disputes sur la préférence, la philosophie et les lumières s'étendent ; et c'est ainsi qu'on apprend à penser. Les observations fines ne peuvent guère être faites que par des gens très - répandus , attendu qu'elles frappent après toutes les autres, et que les gens

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peu accoutumés aux sociétés nombreuses y épuisent leur attention sur les grands traits. Il n'y a pas peutêtre à présent un lieu policé sur la terre où le goût général soit plus mauvais qu'à Paris. Cependant c'est dans cette capitale que le bon goût se cultive; et il paroît peu de livres estimés dans l'Europe dont l'auteur n'ait été se former à Paris. Ceux qui pensent qu'il suffit de lire les livres qui s'y font se trompent: on apprend beaucoup plus dans la conversation des auteurs que dans leurs livres ; et les auteurs euxmêmes ne sont pas ceux avec qui l'on apprend le plus. C'est l'esprit des sociétés qui développe une tête pensante, et qui porte la vue aussi loin qu'elle peut aller. Si vous avez une étincelle de génie, allez passer une année à Paris : bientôt vous serez tout ce que vous pouvez être, ou vous ne serez jamais rien.

On peut apprendre à penser dans les lieux où le mauvais goût règne; mais il ne faut pas penser comme ceux qui ont ce mauvais goût, et il est bien difficile que cela n'arrive quand On reste avec eux trop long-temps. Il faut perfectionner parleurs soins l'instrument qui juge, en évitant de l'employer comme eux. Je me garderai de polir le jugement d'Emile jusqu'à l'altérer; et, quand il aura le Uict assez fin pour sentir et comparer les divers goûts des hommes, c'est sur des objets plus simples que je le ramènerai fixer le sien.

Je m'y prendrai de plus loin encore pour lui conserver un goût pur et sain. Dans le tumulte de la

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