LIVRE IV
dissipation je saurai me ménager avec lui des entretiens utiles; et, les dirigeant toujours sur des objets qui lui plaisent , j'aurai soin de les lui rendre aussi amusans qu'instructifs. Voici le temps de la lecture et des livres agréables; voici le temps de lui apprendre à faire l'analyse du discours, et de le rendre sensible à toutes les beautés de l'éloquence et de la diction. C'est peu de chose d'apprendre les langues pour elles-mêmes , leur usage n'est pas si important qu'on croit ; mais l'étude des langues mène à celle de la grammaire générale. Il faut apprendre le latin pour bien savoir le françois; il faut étudier et comparer l'un et l'autre pour entendre les règles de l'art de parler.
Il y a d'ailleurs une certaine simplicité de goût • qui va au cœur, et qui ne se trouve que dans les écrits des anciens. Dans l'éloquence , dans la poésie , dans toute espèce de littérature, il les retrouvera, comme dans l'histoire , «ibondans en choses , et sobres à juger. Nos auteurs, au contraire, disent peu et prononcent beaucoup. Nous donner sans cesse leur jugement pour loi n'est pas le moyen de former le nôtre. La différence des deux goûts se fait sentir dans tous les monumens et jusque sur les tombeaux. Les nôtres sont couverts d'éloges ; sur ceux des anciens on lisoit des faits :
Sta, stator; heroem calcas.
Quand j'aurois trouvé cette épitaphe sur un monument antique, j'aurois d'abord deviné qu'elle étoit
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moderne ; car rien n'est si commun que des héros parmi nous , mais chez les anciens ils étoient rares. Au lieu de dire qu'un homme étoit un héros , ils auroient dit ce qu'il avoit fait pour l'être. A l'épi* taphe de ce héros comparez celle de l'efFéminé Sardanapale :
J'ai bâti Tarse et Anchiale en un jour, et maintenant je suit mort.
Laquelle dit plus, à votre avis? Notre style lapidaire , avec son enfliure , n'est bon qu'à souffler des nains. Les anciens montroient les hommes au naturel, et l'on voyoit que c'étoient des hommes. Xénophon honorant la mémoire de quelques guerriers tués en trahison dans la retraite des dix mille : Ils moururent, dit-il , irréprochables dans la guerre et dans V amitié. Voilà tout : mais considérez, dans cet éloge si court et si simple , de quoi l'auteur devoit avoir le cœur plein. Malheur à qui ne trouve pas cela ravissant !
On lisoit ces mots gravés sur un marbre aux Thermopyles :
Passant, ya dire à Sparte que nous sommes morts ici pour obéir à ses saintes lois.
On voit bien que ce n'est pas TAcadémie des Inscriptions qui a composé celle-là. (*)
(•) L'épiUphe Sta, viator, etc. , a été faite pour François de Mercy, général allemand enterré sur le cbamp de bataille y à Nortlingen^ Voyez Voltaire « Siècle de Louis xiy, chap. 3.
Le mot de Xénophon sur les guerriers grecs tués en trahison »