LIVRE IV
Je suis trompé si mon élève, qui donne si peu de prix aux paroles , ne porte sa première attention sur ces différences , et si elles n^influent sur le choix de ses lectures. Entraîné par la mâle éloquence de Démosthène , il dira , C'est un orateur ; mais en lisant Cicéron , il dira , C'est un avocat.
En général , Emile prendra plus de goût pour les livres des anciens que pour les nôtres , par cela seul qu'étant les premiers, les anciens sont les plus près de la nature, et que leur génie est plus à eux. Quoi qu'en aient pu dire La Motte et l'abbé Terrasson , il n'y a point de vrai progrès de raison dans l'espèce humaine , parce que tout ce qu'on gagne d'un côté on le perd de l'autre; que tous les esprits partent toujours du même point, et que le temps qu'on emploie à savoir ce que d'autres ont pensé étant perdu pour apprendre à penser soi-même , on a plus de lumières acquises et moins de vigueur d'esprit. Nos esprits sont, comme nos bras, exercés à tout faire
est k la fin du second Livre de son histoire , et Tépitaphe des Spartiates morts aux Thermopyles est dans Hérodote, Livre vu,
Quant à Tépitaphe de Sardanapale, elle est rapportée par Stra* bon; mais dans cet auteur elle est beaucoup plus longue, et a un tout autre caractère que celui que Rousseau lui donne par la manière dont il la présente. Voici cette épitaphe : SardanapaU , fils d'Anacyndaraxes , fit bâtir en un seul jour la 'ville d*Anchiale et celle de Tarsus, Passant, bois, mange, divertis^toi , car tout le reste ne vaut pas même une chiquenaude, (Traduction Françoise, m-4**> tome IV, page 373.)
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avec des outils , et rien par eux-mêmes. Fonteoelle disoit que toute cette dispute sur les anciens et les modernes se réduisoit à savoir si les arbres d'autrefois ëtoient plus grands que ceux d'aujourd'hui. Si l'agriculture avoit changé , cette question ne seroit pas impertinente à faire.
Après l'avoir ainsi fait remonter aux sources de la pure littérature, je lui en montre aussi les égouts dans les réservoirs des modernes compilateurs; journaux, traductions, dictionnaires : il jette un coup d'œil sur tout cela , puis le laisse pour n'y jamais revenir. Je lui fais entendre , pour le réjouir , le bavardage des académies ; je lui fais remarquer que chacun de ceux qui les composent vaut toujours mieux seul qu'avec le corps : là-dessus il tirera de lui-même la conséquence de l'utilité de tous ces beaux établissemens.
Je le mène aux spectacles , pour étudier , non les mœurs, mais le goût; car c'est là surtout qu'il se montre à ceux qui savent réfléchir. Laissez les préceptes et la morale, lui dirois-je; ce n'est pas ici qu'il faut les apprendre. Le théâtre n'est pas fait pour la vérité; il est fait pour flatter, pour amuser les hommes ; il n'y a point d'école où Ton apprenne si bien l'art de leur plaire et d'intéresser le cœur humain. L'étude du théâtre mène à celle de la poésie; elles ont exactement le même objet. Qu'il ait une étincelle de goût pour elle, avec quel plaisir il cultivera les langues des poètes, le grec, le latin, Tita-