DH RACINE A L’ABBÉ LE VASSEUR
À Babylone!, ce 26. janvier [1661].
Tour éloigné que je suis de Paris, je ne laisse pas de savoir tout ce qui s'y passe. Je sais l’état qu'on y fait de moi, et en quelle posture je suis près des uns et des autres. Je sais que M. l'Avocat me voulut venir voir hier, et que Monsieur l'Abbé ne voulut pas seulement ouïr cette proposition. En effet, vous étiez en trop belle compagnie pour la quitter, et ce n’est pas votre humeur de quitter les dames pour aller voir des prisonniers. Monsieur, Dieu vous garde jamais de l'être! Je jure par toutes les divinités qui président aux prisons (je crois qu'il n'y en a point d’autres que la Justice, ou Thémis en termes
10. « Puisque de tous les côtés j'ai la feuille pleine. » C’est un vers de l’Arioste, l’avant-dernier du XX XIIIe chant de l’Orlando furioso, qui finit ainsi :
Pot che da tutti à lati ho pieno il foglio, Finire il canto, e riposar mi voglio.
Louis Racine, après la citation du vers, a ajouté : « Adieu. Je suis, etc. » Mais dans l'original la lettre finit au mot foglio. Le reste est sous-entendu.
Lerrre 6 (revue sur l’autographe, conservé à la Bibliothèque impériale). — 1. Cette lettre est datée de Babylone, nom que donnait Racine au château de Chevreuse, où il feignait, en plaisantant, de se regarder comme exilé et captif. On voit, par la lettre du 27 mai suivant, que l’année où il passa quelque temps dans le château du duc de Luynes, pour y surveiller des travaux, est l’année 1661.
de poëtes) : je jure donc par Thémis que je n'aurai jamais le momdre mouvement de pitié pour vous, et que je me changerai en pierre, comme Monsieur le Marquis? et Niobé, afin d'être aussi dur pour vous, que vous l'avez été pour moi. Vous m'accusiez d’avoir plus de correspondance avec M. l'Avocat qu'avec vous. Je vous fais Juge vous-même de la différence que je dois mettre entre vous et lui. Aussi, après un témoignage d'amitié comme celui-là, je vous proteste que M. l'Avocat ne sera pas plus tôt dans un des plus noirs cachots de la Bastille (car un homme de sa conséquence ne sauroit jamais être prisonnier que d’État) : il n’y sera pas sitôt, en vérité, que je m'irai enfermer avec lui, et croyez que ma reconnoissance ira de pair avec mon ressentiment. Vous vous attendez peut-être que je m'en vais vous dire que je m'ennuie beaucoup à Babylone, et que je vous dois réciter les lamentations que Jérémie y a au- ‘trefois composées. Mais je ne veux pas vous faire pitié, puisque vous n’en avez pas déjà eu° pour moi. Je veux vous braver au contraire, et vous montrer que je passe fort bien mon temps. Je vas au cabaret deux ou trois fois le jour. Je commande à des maçons, à des vitriers et à des menuisiers, qui m'obéissent assez exactement, et me demandent de quoi boire quand ils ont fait leur ouvrage. Je suis dans la chambre d’un duc et pair : voilà ce qui regarde le faste. Car dans un quartier comme celui-ci, où il n'y a que des gueux, c’est grandeur que d'aller au cabaret. Tout le monde n’y peut pas aller. Mais j'ai des*
2. Le jeune marquis de Luynes, depuis duc de Chevreuse, né en 1646. Racine l’accuse de dureté, sans doute parce qu’il était aussi un de ceux qui avaient refusé de venir le voir.