‹ Œuvres de J. RacineChapitre 235 sur 390 · Nous ignorons quel est ce M. de la Charles · texte numérisé non relu

Nous ignorons quel est ce M. de la Charles

6. Les mots grande, et, à la ligne suivante, triple, ont été ajoutés après coup dans l’interligne.

7. « Celui-ci, dans sa faim furieuse, ouvrant son triple gosier, saisit (le gâteau). » (Virgile, Énéide, livre VI, vers 421 et 422.)

Pour moi, dès que je le vis commencer, je n’attendis pas que l’exorde de la harangue füt fini. Je crus que le seul parti que je devois prendre, étoit de m’enfuir après m'être contenté de dire : « Monsieur a raison, » pour ne pas tomber dans cet inconvénient où me jeta autrefois le dur essai de sa meurtrière éloquence.

J'étois à l'hôtel de Babylone quand M. l’Avocat y apporta vos lettres, qui de part et d’autre furent recues avec toute la joie possible. Néanmoins, pour ne vous rien cacher de tout ce qui s’y passa, il y eut deux endroits dans celle de Mile Vitart* qui produisirent deux effets assez plaisants. Le premier fut que Mlle Vitart, lisant que vous alliez prendre les eaux, ne put s'empêcher de crier comme si vous étiez déjà mort, et de dire que cela vous tueroit infailliblement. Elle dit cela avec chaleur, et M. Vitart s’en aperçut bien. Mais quand elle vint à lire que c’étoit pour l’aborder plus librement, et pour vous guérir de cette secrète incommodité dont elle seule s’étoit aperçue, |

S’attonito restasse e mal contento”,

vous n’en devez nullement douter. Il prit la lettre, et ayant cherché cet endroit, après s'être frotté les yeux,

Tre volte, e quattro e sei lesse lo scritto®,

et ayant regardé ensuite Mlle Vitart, il lui demanda con il ciglio fieramente inarcato *!, ce que tout cela vouloit

8. Marguerite le Mazier, fille d’un procureur au Parlement, mariée en 1658 à Nicolas Vitart, intendant du duc de Luynes, morte le 29 novembre 1693. Voyez la Notice biographique, p. 26.

9. « S’il demeura étonné et mécontent. » (Orlando furioso , chant XX VIII, stance XXI.)

10. « Trois, quatre et six fois il lut l'écrit, » (Arioste, Orlando furioso, chant XXIIT, stance cxr.)

11. « Avec un sourcil froncé et menaçant. » Si c’est une citation, nous ignorons à quel auteur Racine l’a empruntée.

dire. Ce fut à M. l'Avocat et à moi de nous taire cependant, car nous ne trouvions point là le mot pour rire. Mlle Vitart tâcha de détourner la chose. Enfin elle fut obligée de lui dire quelque chose à l'oreille, que nous n’entendîmes point. Cela le satisfit peut-être. Quoi qu'il en soit, il n’en dit plus mot, et se mit à parler d’autres choses. Nous fûmes promener ensuite tous trois le reste de l’après-dinée. J'avois eu le loisir d'entretenir Monsieur le Marquis ‘*? une heure ou deux, comme j'ai fait encore dimanche, avec tous les témoignages de son amitié. Je vous en entretiendrai une autre fois; car je m'imagine bien que vous me voulez mal dans le cœur de laisser là votre lettre et votre poésie, pour vous entretenir de bagatelles qui ne vous touchent pas tant. J'ai tort, je l'avoue, et je devois considérer qu'étant devenu poëte, vous êtes sans doute devenu impatient, qui est une qualité inséparable des poëtes aussi bien que des amoureux ‘?, qui veulent qu'on laisse toutes choses pour ne leur parler que de leur passion et de leurs ouvrages.On croit ici que vous êtes l’un et l’autre; et c’est Mile Lucrèce qui le croit, et, à ce qu’elle dit, pour de bonnes raisons. Mais consolez-vous. On peut être amant et poëte, sans renoncer à l'honnête homme. M. l'Avocat n’en sait rien. Cela suffit; car tous les autres ne vous seront pas si rigoureux que lui. Je ne vous parlerai point de votre amour. Un homme aussi délicat que vous ne sauroit manquer d’avoir fait un beau choix, et je suis persuadé que la belle mignonne de quatorze ans mérite les adorations de tous tant que nous sommes, puisque

12. Le jeune marquis de Luynes, Voyez ci-dessus, p. 385, la note 2 de la lettre 6.

.13. On voit par quelques ratures de l'original que Racine avait d’abord voulu écrire : « inséparable de la poésie aussi bien que de l'amour. »

vous l'avez jugée digne des vôtres, jusqu'à devenir poëte pour elle. Cela me confirme de plus en plus que l’Amour est celui de tous les Dieux qui sait mieux le chemin du Parnasse. Croyez-le, Monsieur, puisqu'il vous y a su si bien mener. Avec un si bon conducteur, vous n'avez garde de manquer d'y être bien recu. D'ailleurs, les Muses vous connoissoient déjà assez de réputation, et sachant que vous étiez si bien venu parmi toutes les autres dames, il ne faut point douter qu'elles ne vous aient fait le plus obligeant accueil du monde. On en peut juger par vos vers,

Uique viro Phœbi chorus assurrexerit omnis 14,

Et ils en sont une belle marque. Ils ne sont pas seulement amoureux : la justesse y est toute entière, Néanmoins, si j'ose vous dire mes sentiments sur deux ou trois mots, celui de radieux est un peu trop antique pour un homme tout frais sorti du Parnasse ; j'aurois tâché de mettre émpérieux ou quelque autre mot. J'aurois aussi retranché ces deux vers: Ainsi, si comme nous, et le suivant, ou Je leur aurois donné un sens ; car il me semble qu'ils n’en ont point. Vous m'accuserez peut-être de trop d'mhumanité de traiter si rudement les fils aînés de votre Muse et de votre Amour : je ne veux pas dire les fils uniques ; la Muse et l'Amour n’en demeureront pas là, s'il plaît à Dieu. Mais au moins cela vous doit faire voir réciproquement que je n’ai rien de caché pour vous, et que ce n'est point par flatterie que je vous loue, puisque je prends la liberté de vous censurer. Scito eum Pessime dicere, qui laudabitur maxime. En effet, quand

14. « Et comment tout le chœur de Phébus se leva devant le poëte. » (Virgile, églogue vtr, vers 66.)]

15. « Sachez que celui-là parle le plus mal, à qui l’on donnera le plus de louanges. » (Pline le jeune, livre II, lettre xtv.)

une chose ne vaut rien du tout, c’est alors qu’on la loue démesurément, et qu'on n’y trouve rien à redire, parce que tout y est également à blâämer. Il n’en est pas de même de vos vers. Croyez, je vous prie, que, hormis ces deux petits défauts, je n’y en trouve point du tout. Ils sont aussi naturels qu'on le peut desirer, et vous ne devez point plaindre le sang qu'ils vous ont coûté. Ne vous amusez pas pourtant à vous en épuiser les veines pour continuer à faire des vers, si ce n’est qu’à l'exemple de la femme de Sénèque, vous ne vouliez témoigner la grandeur de votre amour, ore ac membris in eum pallorem albentibus, ut ostentui esset multum vitalis spiritus egestum**. Mais je ne crois pas que les beaux yeux qui vous ont blessé soient si sanguinaires, et que ces marques de votre amour leur fussent‘? plus agréables qu’une santé forte et robuste, qui vous rendroit plus capable de la servir in tutti i suoi bisogni'*, comme le gaillardo ** Mandricardo. Croyez que si ce galant homme se füt amusé à perdre tout son sang pour Doralice, elle ne se fût pas levée le matin si gaie, et qu’elle n’eût pas remercié si fort ce bon berger

Che nel suo albergo le havea fatto honore®,

c’est-à-dire qui l’avoit logée avec Mandricard. Mais

16. « La pâleur de son visage et la blancheur de ses membres montraient combien la force vitale s'était épuisée en elle. » (Tacite, Annales, livre XV, chapitre zxrv.)

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