‹ Œuvres de Jean Lemaire de BelgesChapitre 16 sur 89 · LB SECOND CONTE · texte numérisé non relu

LB SECOND CONTE

Chenus, barbus, toussans, crachans, et courbes, Lesquelz la Mort chasse à grans tas et tourbes, Vers le chas tel d'amoureuse plaisance, Contre le droit de naturelle vsance.

Et chaoun d'eux porte vn ieune homme mort Dessus sa croupe, et s'approchent bien fort. (I) Lors la Déesse amoureuse pallit, Et n'eut plaisir de ioje ne delict, Quand elle void vne bande si triste, Si feit aussi mainte dame bien miste, <2) Et bien gaillarde, et mainte fille aussi Perdit courage, entrant en gros souoy :

» Car d'Atropos bien peu leur souuenoit, Fors à présent que deuers eux venoit.

Quand donc la Mort fut au bout des fosses Elle ordonna les corps des trespassez Estre mis ius par terre à grans monceaux, Gomme on feroit dVn grand tas de pourceaux.

Puis les vieillards durement bat et frappe De l'arc d'amovrs, sans que nul en eschappe.

Et les dolens si fort b rayent et crient, Que c'est horreur : et leurs vies maudient.

L'horrible bruit de ses fiers vrlemens, Faisoit trembler et murs et fondemens Du fort chastel ou Cupido gisoit Tout estendu, et à rien ne visoit.

Si s'esueille tant à force de cris, Gomme du froid, qu'en dormant auoit pris :

Et il escoute, et bruit de renforcer, Assez hideux pour roc fendre et percer, Lors il se lieue ainsi comme estourdi, •

(1) Pluriel par syllepse. ^

(2) artistement attifée, ou bien modeste f

DU OUrtBO KT ft'ATROPO*. 49

Lourd et farouche, et n'est point si hardi,

Que tant de peur que de froid il ne tremble,

En cliquetant lea saaohoires ensemble.

Plus entour lay regarde et plus a'esfroye.

Penser ne peuit qui l'ha mis hors de voye.

Son treabel arc, et son cancatx il cherche :

Mais rien ne treuue à terre, ny à perche. (I) ..

Alors Venus d'vne grand gallerie

Parla à luy fort dolente et marrie :

Ha mauuaisfilz (diat elle) es tu deliure

De ton fort vin, seras tu tousiours yure T

Ou est4on arc si noble et triomphant î

Qu'eu as tu fait t ha malheureux enfant.

Qui pour tuer tous ceux de nostre hosUl,

As apporté cy dedens l'arc mortel. p

Va, va là voir dehors qui te demande,

Et ne reuiene iamais son ne te mande.

Ainsi disoit Venus, ayant grand dueil, (2)

Dont à Amour la larme vint à l'œil,

Et bat sa coulpe, et ores iuy recorde

De son méfiait, et bayt son yurease orde,

Et bien s'excuse a présent du mesconte,

Dea arcs changes dont il ha dueil et honte,

Et dit ainsi à sa mère : Ha madame,

Certainement ie suis digne de blasme :

l'en ay regret, et le cœur m'en remort.

Tant d'auorr beu avec l'horrible Mort,

Commed'auoir par erreur prins l'arc sien,

Car bien j'entens qu'elle ha orès le mien.

Mais ie suis seur bien* test le reeouurer,

Et désormais plus sagement ouurer :

(1) Suspendu, accroché (à Quelque perche).

(2) L'édition 1549 met quelquefois le féminin de grand? avec l'apostrophe. C'était encore une nouveauté.

50 Lit ftfcCOftl) COMTE

Or ie vous pry (mai* qu'il ne vous dcsplaise)

Ou est donc l'arc de 2a vieille mauuaUe ?

le luj vueil rendre à sa maie santé,

Et puis le mien rauoir à voulenté.

Si ta te veux de le rendre empeecher, (1)

Dist lors Venus, il le conuient pesoher

En oes foesez ou ie l'ay fait ruer :

Car vne flesohe ha bien ouidé tuer

Ma Volupté ta fille gente et belle,

Et là dehors t'attend la Mort rebelle

Qui ton arc tient, dont plusieurs vieillars bat.

Et leur fait faire vn trespiteuz sabbat.

Et puis qu'ainsi à mal es destiné,

Va t'en soupper là ou tu as disné.

Quand la Déesse eut fini ce propos,

Elle s'en va, et la fiere Atropoe

Pendant ce temps à voix obscure et noire,

Rebondissant tout ainsi que tonnoirre,

Disoit ainsi : Hau Venus la Déesse,

Bien dois auoir au cœur ioye et liesse,

Quand ton garson, ce ioli fringuereau, (2)

Est deuenu maintenant vn bourreau.

Regarde vn peu la belle boucherie

Qu'il ha cy fait de ieunesse fiorie.

Tous ces gallans bien verds et bien gaillars

U ha occis, et i'aj fait cas vieillars

Tous amoureux, n'est ce pas vn chef d'œuure ?

Or sus, il faut que vostre place s'euure.

Et que i'y entre auec toute ma bande :

Et s'il y ha dame qui ne se rende,

le feray tant que Cupido la tue,

Qui do mon arc si tresbien s'esuertue.

(1) t*occuper de.

(2) Sauteur, danseur ; de fringuêr.

DB CUMftO 1T ft'ATROPOS.

Regardas cy vos amis qui sont morts Si n'en «ues au cœar dueil et remors, Voas estes plus que viues roches dures, Quand par amours souffres telles laidures. (1) Sus doue acoup mes dames 9 respondez, Ou autrement mon assault attendes, Si tous feraj tout acoup amoureuses, Et tout ainsi que ceux cy langoureuses.

Ne voyez tous comment ie les promaine, Et leur suis tant gracieuse et humaine) ?

Si ne les scay, ne puis faire mourig, Là ou Amour fait les autres périr.

A ce parler le grand dueil redoubla A la Déesse, et son cœur se troubla Contre son fils par grand ire et despit.

Lors mainte Dame en vn coing se tapit, Craingnant la Mort : car bien ha reu gisant Son amy mort, iadis bel et plaisant.

Si ne soait on leans quel conseil prendre :

Car contre Mort, nulli n'ose entreprendre, Fors Cupido, qui tout auoit ouy, Et de rien n'est ne gay ne resiouy.

Si fut monte sur vive haute tour Pour voir la vieille, et ses gens à lenteur.

Lors s'écria hautement : Ha vilaine, Orde charongne, et de puante haleine.

Le puissant Dieu Iuppiter te confonde, Tant m'as tu mis en tristesse profonde.

Rens moy mon arc que tu m'as desrobé, Ou autrement de nulluy destourbé le ne seray, que de ta propre flesche, le ne te tue icy de ceste bresche.

(1) injures, outrages.

Stt LU 6KO0ND COKTE

Si sera quitte au moins de toy le mondi».

Ha yurongnet, respond la Mort immundc, le* crains autant tes menaces folettes, Comme ie fais roses et violettes.

Finer ne pais, ne iamais ne mourray, Ains après toy éternelle seray. ' Mais puis que tu te mets en ce danger, Que de mon arc à cestny cy changer, le Tueil aussi que nous changeons denoms, Et que le nom de l'vn l'autre prenons :

Car désormais en tous cris et clamours, Tu seras dit la Mort, et moy Amours :

Amours seray, et tu la Mort clamé, De tout chacun bai', craint et blasmé.

'•Si aymeront trop mieux les bons humains Estre des miens, que tomber en tes mains.

Or 4'apprendray à boire à moy d'autant.

A ces mots cy Venus de dueil«ha tant Que plu s ne peult : si se tourmente et plore, Et hait son filz qui tant la deshonnore.

Ce temps pendant la nuict va suruenir.

Si ne scay ie que peurent deuenir Ne Cupido ne la vieille Atropos, Mais fay depuis bien ouy ce propos Dire et conter, que pource que le trait De l'arc mortel qui tout malheur attrait Eut infecté et gasté les fossez Du haut chastel, ou sont dames assez, Dame Venus pour y remédier, Et la poison curer et nettoyer, I feit ietter grand nombre de florettes, Prinses au clos du iardin d'amourettes.

Et pource que plus amere que fiel Estoit au boire, on y mit force miel,

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