‹ Œuvres de Jean Lemaire de BelgesChapitre 57 sur 89 · MT DESIR · texte numérisé non relu

MT DESIR

C'est vn second Robertet, qui ahenne (1) Tousiours dedens, et iamais ne si tenne :

liais si tresbien y touohe et y assenne, Que c'est l'honneur de mon riche verger.

Donque si tous ceux en lear gloire sommaire, Viuans du laict des Muses et Grammaire, Daignent icy leur chef d'œuure forger, Et desployer les biens de leur au maire, Pour secourir leur humble Iean le Maire, En lamentant vn si piteux affaire, le les supply ne vouloir prolonger.

Autre moyen ie n'ay, dont puisse atteindre A ce grief dueil gémir, plourer, et pleindre, Si vous trestous la main ne m'y prestes.

Et poar garder de confuse y remaindre Et l'ardeur grand de mon désir esteindre, Musieierfvous ne vous deuez feindre, (2) Que pour le feu bienuoulu ne chantes.

Et s'on disent, que le chant ne duit mie A déplorer la mort, tant ennemie De cil qui fut si tresplein de bontés :

Si fait, aumoins la musique endormie, (3) Ainsi qu'on dit les Tbrenes Hieremie :

Car aduis est qu'on pleure, et qu'on larmie, En recordant tels chants peu flonretes.

Vn graue accent, musique larmoyable, Est bien séant à ce dueil pitoyable, Pour parfournir nos lamentations.

(1) Fiorimond Robertet, secrétaire de Louis XII ; « il travaille toujours sans se lasser. »

(2) hésiter à.

(3) traînante?

A toj Iosquin en prière amiable,

Le defunct mande estre tant seruiable,

Qu'on puis* chanter sa complainte louable

Sur tes motets et compositions.

Fais donque Tn ohant ainsi que de ténèbres,

Sans mignotise et sans point d'illeoebres,

Rempli de dueil en ses proportions, (1)

Gomme on faisoit es grands pompes funèbres,

ladis à Romme, ou aux f estes célèbres

Dlsis : querant par troux et par latetoes,

Son mary mort, aumoins par fictions. (2)

Bien fineray pour vn tel chant produire (3) D'Agricola, dont musique fait luire Le nom, plus der cent fois que fin argent.

Tauraj aussi pour le mieux faire bruire, Hilaire, Eurart, qui bien s'y voudront duire, Conrad, Pregent n'auront vouloi refaire, N'y autrement qui chante par art gent.

Tous bons esprits, toutes gens de science, Doiuent icy monstrer l'expérience De leur sauoir, # par exploit diligent.

Car tant aoquist de leur beniuolenoe Le bon seigneur, qui fut sans insolence, Et tant prisa leur haute preualence, Que souuenir leur en doit à présent.

Quel autre plus en toute art vertueuse Se délecta, sans forme impétueuse Suiuant le train des bons nobles anciens ?

Qui ayma plus peinture somptueuse,

(1) terme d'ancienne musique.

(2) la mort symbolique d'Osiris.

(3) J'en viendrai & bout au moyen de....

do .raaiai. 475

L'art de bien dire, histoire fructueuse, Musique aussi douce et voluptueuse, Ou qui mist plus sou estude eu tous biens ?

Certes tous cœurs à qui Dieu donne grâce.

Qui tirent fruit de bonne et droite rasse, Poètes bons, et bons musiciens, Doiuent icy par bonne et meure audace, Prester du sucre vnchaoun de sa casse, (1) Pour adoucir ce dueil qui autre passe, Et pour ayder mes rhetoriciens. (2)

Or meslex donc telle harmonie ensemble,

Que tout ainsi que maint chesne et maint tremble

Orphée esmut à le sniure et l'ouyr,

Aussi vous tous faites tant qu'il nous semble,

Que tout le monde en sa machine tremble,

Et que maint fleuue, et maint rocher s'aasemble,

Pour de vos chants en grand pitié i'ouyr.

Et puis acoup par œuure controuerse,

Faites changer l'efficaoe diuerse,

Et semonnant Nature à resiouyr,

A fin que Mort ayt passion aduerse,

Et que la triste, outrageuse, peruerse,

Àyt tel despit, qu'au fons d'enfer se verse,

Et faulse Enuie ayt haste à s'en fuyr.

Et pour ce faire en heure bien hastiue, Vous formerez vne forte inuectiue Encontre Mort, pour le commencement :

Et puis après par fois iteratiue, Vous blasmeres Euuie detractiue,

(1) de sa caisse.

(2) Depuis l'Encyclopédie de Marcianas CspelU , U Rhétorique comprenait la Poésie.

Et ferei tant par art demonstratiue, Qu'on oongnoitra son peruers damnement.

Dont poor vous dire en quoy Mort la hideuse S'est trop monstree arrogante et venteuse* C'est, qu'elle ha dit par tout publiquement, Qu'elle se tient plus flere et orguilleuse, D'auoir touché de sa main ténébreuse, Celuy qui gist souz oeste tente ombreuse, Que d'autre nul dessous le firmament.

Et la raison qui luy fait cecy dire,

C'est, qu'il estoit parfait, sans contredire,

Ieune, gentil, {gaillard, honneste, et coint :

Extrait du sang du Royaume et d'Empire. (1)

Si s'esiouit de oe monde la pire,

De oe dont tant Nature fort souspire :

Cett, qu'en ce siècle vn plus aymé n'eust point.

Elle ha versé des nobles la racine,

Le certain hoir yssu de Mellusine, (2)

De Luxembourg le droiturier adioint,

Sortant du tronc, et tirant origine

De Balthasar Tvn des trois Roys insigne,

Qui vid l'estoille, et la garda pour signe,

Dont puis les Baux il fonda bien apoint. (3)

(1) Au XIV* siècle, Henri VII de Luxembourg empereur d'Allemagne.

(2) La tradition de la fée Mellusine (Mater Lueinê f ) est connue pour le Poitou, le Luxembourg, la Lorraine, etc. C'est peut-être une survivance payenne du Lar/êtniliarii. V. Nodot, Hist. de Mélusine, Niort 1876 (p. IX), Léo Desaivre, le Mythe de la mère Lusine, Polybiblion, oct. 1883, et l'Evoque de la Basse Mouturie, Itinér. du Luxemb.

german. p. 63.

(3) Louis de Ligny, en tant que duc d'André ou d'Andria et d'Aïtamura, (terre de Bari) se rattache & la branche napolitaine des Baux

du tttfe*. IY7

Voila dequoy la Mort obscure et noire

Se Tante et dit, si l'en peultwl bien croire,

Qu'elle ha vaincu du seul bout de son pic

Celuy qui tant auoit d'humaine gloire,

Celuy qu'on lit en' chronique et histoire,

N*aùoir iamais apporté que victoire

En France noble, et à son bien public :

Celuy qui sceut de guerre autant le style

Que Marins, qui par façon subtile

Eut en ses mains Iugurtha prins au bric : (1)

Celui qui fut aussi preux que Camille,

Qui triompha ainsi que Paule Emile

Du Roy Perses, dont il eut honneurs mille ;

Celuy qui print le seigneur Ludouic. (é)

Charles le grand, dont le haut bruit Couronne,

Priua iadis de sceptre et de couronne

Le fier Didier, des Lombards puissant Roy :

Mais en ce temps par gloire qui foisonne,

Loys douzième du Francigene throne

Ha mis leur Duc en priuee personne,

Et despouillé de son pompeux arroy.

Ainsi Didier, se fiant en sa force

Et de son sens yure Ludouic Sphorse

Tous deux, en France ont prins vn mauuais ploy :

L'vsurpateur suiuant la voye torse,

Par son meschef se vint prendre à l'amorse,

ou Baolx {Bëtihasêr /). Charles VIII, son oousin, lui avait fait épouser Attéoor dé Baulx* duchesse d'Altamura.

(1) Cage ou engin pour prendre les oiseaux.

(2) Ludovic Sforxa qui, battu devant Novare, fut enfermé au chsV teau de Loches en Touraine où il acheva ses Jours (1510). Il fut le bienfaiteur de Léonard de Vinci.

fW LA PLA1WTK

Dont le triomphe et la gloire reqforce .

Du bon Ligni» qui j mit noble employ. (1)

Pouroe voyez la Mort sanguinolente Tant exanlcer sa force somnolente, Quand ce corps noble elle ha peu refroidir y Mais dautre part, Nature tresdolente, Est en esmoy, et langueur turbulente, Quand elle perd ainsi le fruit, et Tente, Qu'elle pensoit au printemps reuerdir.

Donques à fin que son dueil appetiese, Et qu'à Enuie vn grand despit on tisse, Vous, mes èiîfans que ie fais resplendir, Mes Orateurs, dont ie suis la nourrice, Employez vous à me faire vn seruice, C'est, de blasmer ce faux enuieux vice, •' Et sa fresgrand' lâcheté pourbondir. (2)

Apres auoir par forme bien rengee La ftere Mort durement oultragee, Tant qu'il suffise à Nature saouler, Vous viendrez cy ruer vne gorgée (3) Encontre Enuie, inutile, enragée, Et tant sera maudite et laidengee, Que tout bon cœur s'en pourra consoler.

Fulminez y la foudre d'éloquence, Si très au vif, que pour la conséquence

(1) Louis de la Trémouille déclare avoir reconnu lui-môme et arrêté Louis Sfona en habit de cordelier (Sismondi, Hist. des Hép. ital. t. 7, p. 42 (Bruxelles, 1839), mais Le Loyal Serviteur (p. 80) est d'accord avec J. Le Maire.

(2) faire retentir entièrement.

(3) termes de fauconnerie. Oorger signifie tout à la fois donner la pâtée aux oiseaux, et railler, insulter.

EUe se puiat ooyer, ou eetraçgie? « Car soja faux oçaur confit fm pesUJene*, ,,, , Tout plein 4* fiel, et de maliaoleno*, Nha onc cessé 4* grauer l'e$ef|lte&08u Du bon defunotj par mentir, et jangler.

Tant qu'elle ha f péu, sa malice ceîeif 4 '

Ha la vertu eétè'inte, et reculée, ' ' '* * ' Du bon des bons, dont illec gist le T corp«r l Et ba (ousiours Ba prestatiôe fôulèë. '" ' v Or coognoit on la faulsete ineslee " r Des cœurs faillis, leur pompe est rHuafeé, Et gist leur bruit en criminelz recdfrds : ' ;i ' A

ne suffit, car si leur vieille entlîé > -> N'eust toi* tant peu, endôrè fart etiWfe " Le Désiré qui ia en est dehors.; ,, j Car quand vn coeur, qjtf çien qu/kon^eur p^spie, Vid par telz gens sa vertu raoroupie. , . .

Tristesse est tant par dedens luy tapie, .

Qu'en la parfln de ipourir est d'accords. v

Met Orateurs, par voz dits proufitaWes " '>' Persuadez aux grans Princes notables, ° Que désormais ne prêtent nul escoufc Auxenuieux peruers et détestables," ' Tous d'avarice, et mauuaitié capables, Vendans leur foy, en honneur peu estables, Parquoy aduienfc, qu'en la fin gaetent tout.

Hz se font grans, là ou ils furent ininoes, Hz ont les yeux plus cler voyans que Lynoee A leur proufit, à quoy ils veillent moult, Hz mordent tant de leurs aigres espinoes, Qu'apovrir font Royaumes et prouinces, Dont en la fin les grans Roys et les Princes En ont la honte, et le peuple le coust.

!#Ô LÀ »U?U<¥fc

Et puis s'ensuit par perte redoublée, Que d'vrt grand règne est la 'gloire troublée, L'honneur fovlé, l'estime mis au bas, Le bruit perdu* lautorité emblée ; Les nobtee gerts morts en mainte assemblée* Dont mainte dame est de noir affublée, Et maudit trop ces guerroyeux débats.

grief meschef, ô maie forfaiture.

Quand au pourohas d'enuieuse pointure, ' Vn grand Royaume ha perdu ses esbats ! . ; On çongnoit bien à présent Ja droiture, . , . Mais ce^t jtrpp tard de soulder la fracture : Car quand le chat ha, prjns m fourniture.

Il n'est pas temps de fermer le cabas.

Et nonobstant la trop ^ràncfmésjprisàncè, * • ' ÎJè fter febou t et la gKeue n aisance - Qu'En u?e lia fiait àù defunet parsés arts, Son nôtie 1 ëfitprit plein de resplendissante, Voyant ti'enhaut la perte et la soultrance Qu'en Sfs supports ha reeeu dame France, ...

Il ha pitié de ces triptes hasards.

Si tient la main, et fournit bonne aide Au demourant, duquel il est la guide, Et leur amejne angeliques souldars :

Car en faueur de sa bonté prouide Dieu lui permet qu'il puist donner subside, Gloire luisant, et victoire fulgide A son aymé lieutenant Loys d'Ars.

Puis que son corps en propre personnage Fut destourbé par vn faux encombrage, (1)

(1) obstacle, (encombrante, eneamMer). Faux =» perfide, mauvais. — « Et y cuidoit bien aller ledit seigneur de Ligny, mais par deux

Du haut exploit de Naples. set cheuir, On ne peultor', sost.ftme et son coulage Garder d'y est**, et faire vn bon passage, Pour demonstrer que tout temps de son aage, Il n'eut vouloir! sinon du Roy aejniir. (1) Prens donc espoir, Loys d'Ara et prospère, Fais qu'Arragon l'arrogance compère Dont les François ha osé poursuiuir. . • Purge les tiens de honte et vitupère, Iette ton œil lassus en haute sphère, Regarde au ciel ton capitaine et pare, Qui ne tend fors, que d'honneur t'assouuir. (2)

Mais quand ie vise à l'inconstante roue -

fois luy fut le voyage rompu, dont aucuns voulurent dire que de dueil il en mourut. » 8a compagnie y fut conduite par Loys d'Art ; Bayart demanda alors congé « à son bon seigneur de maistre. » Loyal Serviteur, p. 88.

(1) M. de Ligny était un des favoris de Charles VIII. En 1495, au milieu des difficultés qu'il rencontrait en Italie, le roi s 'arrêta à Sienne pour en assurer la souveraineté à son jeune et brillant lieutenant. Cet épisode est un des plus curieux de la folie des Français; en Italie. Mais le roi dont parle ici le poète, c'est Louis XII dont Ligny fut grand chambellan, (cf. Comines VIII, 2).

(2) En 1501, tomba, pour ne plus se relever, cette branche de la maison d'Aragon, qui avait régné à Naples avec tant de lustre pendant soixante-cinq ans (Sismondi). Dans la guerre de Naples, 1501- 1504, Louis d'Ars, seigneur d'Ara, de Vouves et de Plaisance, fut un des plus vaillants adversaires de Gonzalve de Cordoue. Après avoir défendu Vénosa, Troia et San Severino, le capitaine français dédaigna de faire aucune capitulation, et s'ouvrit son chemin la lance sur la cuisse, pour ramener sa gendarmerie en France. Il fit cette retraite de 1504 en compagnie du « bon chevalier sans naour et sans reprouche. » Le Loyal Serviteur, p. 125.

Mft LA tPLÀff<Tft

De celle Je qui fait ater bons la moue, Et toasteur* taché lad* b#n bruit maouler, Ain* qne ton loz soit honni de sa boue, Bt ce pendant qu'en triomphe ta noue, (1) le te conseille, et dé tous poincts te loue Que tn t'en vienne, et laisse tout aller.

Fortune folle est aueugle et bendee, Plustot glissant qUe n'est la élere ondée, Preste à ihonter, plus prompte à deualer :

Soudain hissant et tard appréhendée.

Dont pour monstrer ta vertu bien guidée, Fais qu'elle soit en autre exploit gardée :

Car qui bien sault ou le void reculer. (2)

Aux Espaignolz en Pouille et en Galabre

Tu «s esté vn rabot, vn dolabre,

Pour leur durté rabatre en maint conflit.

Ce t'est assez, tu flouris commo vn arbre :

Honneur resplend sur ton haut candélabre.

On grauera tes beaux gestes en marbre,

Et sera dit ton renom tresinclyt.

Or si tu es en gloire si pleniere,

Aussi resplend la Ducale baniere

De ton bon chef, au ciel qui l'embellit :

Si la void on par triomphant* manière

Des signes douze illustre personniere,

Plus cler luisant que n'est la poussiniere, (3)

Dont tout honneur se haulse et anoblit.

(1) tu nages. — Rem. plus haut la césure incorrecte : tache.

(2) D'après le proverbe : reculer pour mieux sauter.

(3) Nom ancien et aujourd'hui populaire de l'étoile principale de la constellation des Pléiades. « Et plus eussent tenu (Loys d'Ars et Bayart) leurs dictes places, n'eust été que le roy Loys XII e leur manda les laisser et eulx en venir. » Le Loyal Serviteur , p. 126.

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