SCÈNE VI
Les mêmes; F L A V I E , repi^èsenté par SERGESTE, deux Gardes.
FLAVIE
Je crois , cher Adrien , que vous n'ignorez pas Quel important sujet adresse ici mes pas; Toute la cour en trouble attend d'être éclaircie D'un bruit dont au palais votre estime est noircie, Et que vous confirmez par votre éloignement : Chacun selon son sens en croit diversement; Les uns, que pour railler cette erreur s'est semée, D'autres, que quelque sort a votre âme charmée. D'autres, que le venin de ces lieux infectés Contre votre raison a vos sens révoltés; Mais surtout de César la croyance incertaine Ne peut où s'arrêter, ni s'asseoir qu'avec peine.
3o SAINT GENEST,
ADRIEN
A qui dois-je le bien de m'avoir dénoncé?
FLAVJE.
Nous étions au palais , où César empressé
De grand nombre des siens , qui lui vantoient leur zèle
A mourir pour les dieux ou venger leur querelle :
ic Adrien, a-t-il dit, d'un visage remis,
» Adrien leur suffît contre tant d'ennemis :
» Seul contre ces mutins il soutiendra leur cause;
» Sur son unique soin mon esprit se repose :
» Voyant le peu d'effet que la rigueur produit,
» Laissons éprouver l'art où la force est sans fruit;
» Leur obstination s'irrite par les peines;
» Il est plus de captifs que de fers et de chaînes;
» Les cachots trop étroits ne les contiennent pas;
» Les haches et les croix sont lassés de trépas;
» La mort , pour la trop voir , ne leur est plus sauvage ;
» Pour trop agir contre eux le feu perd son usage;
» En ces horreurs enfin le cœur manque aux bourreaux,
» Aux juges la constance, aux mourans les travaux.
» La douceur est souvent une invincible amorce
» A ces cœurs obstinés, qu'on aigrit par la force.»
Titien , à ces mots , dans la salle rendu ,
« Ah! s'est-il écrié. César, tout est perdu.»
La frayeur à ce cri par nos veines s'étale,
Un murmure confus se répand dans la salle:
« Qu'est-ce? a dit l'empereur, interdit et troublé.
» Le ciel s'est-il ouvert? le monde a-t-il tremblé?
» Quelque foudre lancé menace-t-il ma tête?
» Rome d'un étranger est-elle la conquête?
» Ou quelque embrasement consume-t-il ces lieux?»
« Adrien, a-t-il dit, pour Christ renonce aux dieux.»