ACTE IV, SCÈNE L 38ï
En sa plus tendre enfance , et dont les jours naissans A peine avoient vu poindre et remplir six croissans , Et qu'enfin notre bonne ou mauvaise aventure Au souci de ma sœur commit sa nouriture; Mais ce cher gage , à peine en sa garde reçu (Et voici du secret ce qui n'étoit pas su), D'une convulsion l'atteinte inopinée De cette jeune fleur trancha la destinée. Pour lors à Palmiras le sort m'avoit donné Où ma sœur m'abordant d'un visage étonné , « Ah! mon frère, en quel lieu, me dit- elle avec peine, » Me mettrai -je à couvert du courroux de la reine? » Hélas ! Narsée est morte , elle vient d'expirer. » Là , Palmiras entrant , et l'oyant soupirer , N'a pas plus tôt appris le mal qui la possède , Qu'à l'instant de ce mal il trouve le remède ; Et se trouvant pour lors une fille au berceau: « Eprouvez, nous dit -il, si son sort sera beau; » Laissons faire le temps , et voyons l'aventure » D'un jeu de la fortune avecque la nature, w Narsée et Sidaris se ressembloient si fort , Qu'outre que leur visage avoit bien du rapport , La ressemblance encor et du poil et de l'âge, Par bonheur répondoit à celle du visage. Pour achever enfin, le soin de Sidaris Sous le nom de Narsée à ma sœur fut commis ; Palmiras , d'autre part , sous le nom de sa fille Inhumant la princesse , abusa sa famille , Et voit en ce jeune astre éclater des appas Dont vingt ans ont fait croire et pleurer le trépas.
SIROÈS
O dieux! si ce discours n'abuse mon oreille.
382 COSROES,
Qu'ai -je à vous demander après cette merveille?
Le reproche était juste aux bouches de la cour ,
Que le sang de Sira m'eût donné de l'amour,
Et son aversion , pour moi si naturelle ,
Ne me pouvoit souffrir d'aimer rien qui vînt d'elle ;
Mon cœur était trop bon pour en être surpris ;
Dans mon aveuglement il ne s'est point mépris ;
Il n'a rien fait de lâche , et , contre ma pensée ,
N'aimoit rien de Sira quand il aimoit Narsée.
Mais sur ce seul rapport te puis- je ajouter foi?
ARTANASDE.
Si les respects qu'on doit aux oreilles d'un roi ;
Si la sincérité d'une âme assez loyale
Pour avoir tant vécu dans la maison royale ;
Si la foi de ma sœur , celle de Palmiras ,
Qui d'un injuste joug retire vos états;
Si m'être désisté du parti de la reine ,
Dont loin d'exécuter j'ai détesté la haine ;
Et si ma vie enfin, que j'ose hasarder,
Ne suffisent, grand prince, à vous persuader,
Sur ce débile corps éprouvez les tortures,
Yous n'en tirerez pas des vérités plus pures :
Quinze lustres et plus ont dû prouver ma foi,
SIROÈS
Quelles grâces, bons dieux, et quel heur je vous doi ! Et toi qui rends le calme à notre amour flottante , Artanasde , tes biens passeront ton attente , Et feront envier l'éclat de ta maison.
Allons, et garde -moi ce fer et ce poison.
(Ai'tanasde sort.)