SCÈNE IL
THÉASTE, FLORIMONDE.
THÉASTE.
Chacun s'offense enfin des mépris de Cléanle ; Il dut voir d'un autre œil votre ardeur violente : Votre vue autrefois enchantoit nos esprits, Aux plus doux entretiens vous remportiez le prix ; Au lieu que maintenant , pensive et solitaire , Vous vous êtes prescrit un exil volontaire , Et n'entretenez plus que des fleurs ^jst des bois Depuis que cet ingrat vous range sous ses lois.
Ce cœur brise ses fers; un effort nécessaire Va ravir à l'amour ce lâche tributaire ; Trop de honte étoit joint à ma ferme amitié, Et je n'implore plus que ma seule pitié.
THÉASTE.
J'approuve cette fin de votre inquiétude ; Trop d'injustice est jointe à son ingratitude ; On murmuroit partout d'un si dur traitement, Et qu'un si beau sujet aimât si lâchement : Soupirer sans espoir, et souffrir sans relâche, Etoit honteusement rendre la beauté lâche ; Les dames de ces lieux s'offensoient de vos pleurs. Et ne pouvoient sans honte excuser vos douleurs. Mais qu'aucun ne fût plus capable de vous plaire Seroit d'un mal honteux passer en un contraire ; Ne vous emportez point à cette extrémité. Et soyez sans orgueil comme sans lâcheté.
FLORIMOWDE.
Non, non, en le perdant je perds aussi l'envie
De reconnoître plus un tyran de ma vie ,
Un dieu qui n'a point d'yeux, et que l'aveuglement
Rend un indigne auteur du bien et du tourment.
J'aimerai cet émail dont la vive peinture
Fait par tant de couleurs estimer la nature;
Je prêterai l'oreille à ces chantres des airs
Dont la nature seule accorde les concerts ;
J'aimerai de rêver au bord de ces fontaines
Que frisent les zéphyrs de leurs fraîches haleines ;
J'aimerai l'entretien , le Cours , le son des luths ;
Enfin, j'aimerai tout quand je n'aimerai plus.
THÉASTE.
On résout aisément , mais que l'effet est rare ,
En un objet si doux, d'un dessein si barbare!
Et qu'il est malaisé qu'avecque tant d'appas
Vous fassiez tant d'amans , et que vous n'aimiez pas !
Le nombre est bien petit des esprits que je blesse ; J'ai trop à mes dépens reconnu ma foiblesse, Et ne présume pas de vaincre sans dessein, En ayant un si fort oîi mon travail est vain. Je n'ai rien de commun avec vos inhumaines ; Je ne prépare point ni de prix ni de peines ; J'ai de ce que je vaux un trop sain sentiment. Ecoutez toutefois cet avertissement :
Qu'aucun ne me témoigne une ardeur violente , S'il n'est prêt à souffrir des fautes de Cléante ; 11 n'est mépris égal au dédain rigoureux Dont je me vengerois dessus ce malheureux.