‹ uvres de Jean Rotrou (volume 2)Chapitre 362 sur 465 · THÉODORE, CYNTHIE, DON PÈDRE · texte numérisé non relu

THÉODORE, CYNTHIE, DON PÈDRE

THÉODORE

JJu rang que vous tenez avez -vous connoissance ? Savez -vous de quel sang nous avons pris naissance, Prince , et que l'Aragon et cent climats divers Sur vous pour les régir tiennent les yeux ouverts ? Suffît -il d'une tête et d'une âme commune Pour le noble fardeau qu'attend votre fortune ? Est-ce assez pour porter le sceptre d'Aragon, Que vous ayez d'un prince et le sang et le nom ? Il faut qu'un souverain ait d'autres caractères Que les hommes communs et les âmes vulgaires. L'état , toujours veillant dessus ses actions , De ses moindres pensers prend des impressions ; Veut voir à quels instincts sa naissance l'incline , Et jusque dans le cœur sans faveur l'examine. Quelle attente , mon frère , et quelle impression Recevra votre état de votre passion , Dont l'empire honteux vous maîtrise et vous brave , Jusqu'à vous abaisser à des devoirs d'esclave ? Tome V. 33

5i4 DON LOPE DE CARDONE,

La foiblesse d'aimer parmi tant de mépris Se pardonneroit-elle aux plus lâches esprits? Élise vaut beaucoup , mais a - 1 - elle des charmes A faire de vos yeux tomber d'indignes larmes , A vous tirer du sein de si fréquens sanglots , A ne pas vous laisser un moment de repos ; A vous avoir distrait des travaux de la guerre , Après l'avoir portée aux deux bouts de la terre, Après qu'on vous a vu , par tant d'exploits divers , Près de faire espagnol presque tout l'univers ?

DON PEDRE. {

Je blâme autant que vous ce changement extrême ; Je m'en fais tous les jours le reproche à moi -même ; Je déteste l'ardeur dont je suis consumé ; J'en suis confus , ma sœur : mais avez- vous aimé ?

THÉODORE

Mon sexe n'exclut pas de l'amoureux empire ; L'Amour est absolu sur tout ce qui respire ; Mais aimant , je voudrois garder le souvenir Du rang oii je suis née et que je dois tenir.

L'amour n'est point amour qu'alors qu'il est extrême , Et ne nous laisse point de pouvoir sur nous -même : Lui pouvant refuser des hommages trop bas , Ma sœur , vous seriez libre et vous n'aimeriez pas. Quand vous blâmez l'ardeur dont vous m'entendez plaindre, Doutez -vous des efforts que j'ai faits pour l'éteindre. Combien j'ai combattu , combien j'ai résisté ? Mes plus sanglans combats ne m'ont pas tant coûté. J'ai détruit de trois rois l'empire tyrannique , J'ai soumis la Grenade et fait trembler l'Afrique ,

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