ACTE II, SCENE I. 6oi
Te demander la vie et grâce pour ton père , Et reprocher enfin à ton cœur obstiné Que tu ravis le jour à qui te l'a donné.
( Il sort.)
JUDITH seule.
Mon cœur, en ce combat douteux, Prendras -tu la nature ou la vertu pour guide ? Vivras -tu sans honneur, mourras-tu parricide? Vois ce qu'on te présente , et choisis si tu peux , Ou la main d'un tyran ou la tête d'un père ; Résous -toi, délibère.
Non , non , tyran , la main de tes bourreaux
A pour moi plus de charmes ; Mais quand je tends le col à leurs couteaux , Père , pourquoi viens - tu les baigner de tes larmes ?
Si je veux courir à la mort , La nature et l'amour viennent à la rencontre. Dans un ruisseau de sang la nature me montre Un père sous le glaive , et dont le triste sort , Par sa bouche sanglante encore tout ouverte, Me reproche sa perte.
Veux- je passer sur un autre degré,
L'amour tout en colère Jette à mes pieds un époux massacré , Et se fait un rempart d'un tête si chère.
Spectacle hideux ! cruel tourment !
Amante tout ensemble et fille infortunée , Dois- je ravir la vie à qui me l'a donnée? Dois -je fouler aux pieds la tête d'un amant? Mais ne le dois -je pas , enfin, s'il ne me reste Que la mort ou l'inceste ?
6o2 L'ILLUSTRE AMAZONE,
Si de ce trône où l'on me fait monter
La honte et l'adultère Sont les degrés qui m'y doivent porter, Ah ! je n'écoute plus ni nature ni père.
Illustre écueil ! funeste autel !
Trône dont la vertu doit être la victime , Et dont chaque rayon , pour s'immoler au crime , En la main d'Amalon m'est un glaive mortel ; Grandeur , pompe funèbre où ma gloire flétrie Paroît ensevelie , Rendez la force à mon ressentiment.
Quand je vous considère, Je ne vois plus de père ni d'amant , Et n'entends que la voix de ma juste colère.
Eh quoi ! père dénaturé , Voudrois - tu me ravir plus que tu ne me donnes ? Et toi , perfide amant , puisque tu m'abandonnes , Pourquoi prends - tu parti dans ce cœur déchiré ? Allez; je ne veux plus dans ce danger extrême Consulter que moi-même.
Puisqu'on attend ma vie ou mon honneur,
L'une ou l'autre victime, N'en doutons plus : allons, allons, mon cœur. Donner l'une au bourreau , pour ravir l'autre au crime