ACTE V, SCÈNE III
Mais du sang qu'il lui faut faites un digne choix , Et , de peur de venger un crime par un crime , Faire d'un innocent une injuste victime, N'épargnez point le mien à laver un forfait Qu'on ne peut condamner en celle qui l'a fait.
SIGISMOND
" Oui, comte, il est bien vrai; ce crime, quand j'y pense, Au lieu de l'accuser, prêche son innocence. Mais dois -je l'excuser?
iBROIN.
Il n'en est pas besoin , Seigneur ; son ennemi lui - même en a pris soin : Le duc pour la punir ne veut point d'autre juge Que celui qui voudra lui servir de refuge ; Et ne sais qui des deux doit le plus étonner. De l'une à se défendre et l'autre à pardonner.
SIGISMOND
J'ai peine à te comprendre.
ÉBROIN.
Et c'est une merveille Dont les siècles passés n'eurent point de pareille. Amalon , ennuyé de voir tant de vertu Dans un cœur qu'il avoit si souvent combattu , Donne à sa passion un pouvoir tyrannique. S'abandonne aux ardeurs d'une flamme impudique , Et, pour faire passer ses désirs pour des lois, Il se fait leur esclave et s'en forme des rois. Il commande à ses gens de recevoir les ordres , Et n'en trouve que trop qui flattent ses désordres. Elle , sans s'étonner , d'un visage serein , « Çà , dit - elle , tenant un poignard sur son sein ,
» Soldats , si j'embrasai le cœur de votre maître ,
» Qu'il éteigne en mon sang le feu que j'ai fait naître , »
Et, sans perdre de temps, elle
LÉVIGILDE.
O dieux ! c'en est donc fait , Elle est donc morte aussi ?
ÉBROIN.
Le coup fut sans effet.
Dieu , qui le destinoit pour une autre victime , Voulut en la sauvant nous épargner un crime. Comme pour redoubler elle haussoit le bras , Le poignard fut saisi par un de nos soldats : Lors , sans aucun secours , se voyant désarmée , Soudain entre leurs mains elle tombe pâmée , Et , par le contre - coup d'un mortel déplaisir , Elle meurt de regret de n'avoir pu mourir. Il semble qu'en son cœur la douleur meurtrière Veuille punir le bras d'un coup qu'il n'a pu faire, Et porter en son sein un glaive plus perçant Que celui qu'elle avoit voulu teindre en son sang. Touché sensiblement d'un si triste spectacle , J'en détourne les yeux , n'y pouvant mettre obstacle ; Mais à peine eus -je fait deux pas hors du palais. Que j'y fus rappelé par le bruit des valets. Tout le monde , effrayé d'une alarme soudaine , Accourt de toutes parts en la chambre prochaine. J'entre, mais le premier des objets que j'y vois C'est un ruisseau de sang , et le duc aux abois. Je le vois ; mais , hélas ! il étoit sans figure , Sous le bouillon sanglant d'une triste blessure ; On ne remarquoit plus en ses traits effacés