ACTE I, SCENE IIL
DORISTÉE.
O rencontre propice.
Où le ciel au besoin témoigne sa justice! Généreux cavalier! Dieux!.... c'est Cléagénor.
CLÉAGÉJVOR.
Beaux astres de mes jours, je vous revois encor. Je revois Doristée.
DORISTÉE.
O malheur salutaire Dont je tiens tout mon bien!
CLÉAGÉKOR.
o fortune prospère !
Exaltons à l'envi la justice des dieux Dont le soin provident m'a conduit en ces lieux. Eclaircis mes soupçons : que je brûle d'entendre Comment on te sauva des efforts de Ménandre, Et comment ce voleur a su te secourir, Et me garder mon bien le voulant acquérir!
DORISTÉE.
Deux mots te l'apprendront ; mais ma foiblesse extrême M'empêche d'avancer: entends-les ici même. Le chemin que j'ai fait, et la peur que j'avois M'ont presque fait faillir l'usage de la voix : Laisse-moi reposer sur cette humide couche, Un instant seulement, avant qu'ouvrir la bouche.
CLÉAGÉNOR.
Bannis toute contrainte , et pour reposer mieux Souffre que le sommeil ici ferme tes yeux : J'attendrai ton réveil , et j'aurai trop de joie En ce nouveau bonheur, pourvu que je te voie.
190 CLEAGENOR ET DORISTEE,
DORiSTÉE, appuyée sur les genoux de Cléagènor.
Mes yeux sont trop ravis de revoir tes appas, Et le plus doux sommeil ne les fermeroit pas.
CLEAGENOR.
T'obligeant à parler, je crains de te déplaire.
DORISTÉE.
Non , ma voix de retour s'offre à te satisfaire.
Ecoute le succès de l'accident fatal
Qui livra mon honneur aux mains de ton rival.
Le cours précipité du char où je fus mise.
Où la vue un moment ne me fut pas permise ,
Me rendit sur le soir en un fort écarté ,
Tel que l'on nous figure un palais enchanté.
Et dont j'imaginois les routes inconnues ,
Comme d'un nouveau monde , ou tombante des nues.
Arrivé dans ce lieu , caressant ses amis ,
Par vous , leur dit Ménandre , enfin tout m'est permis :
Par vous j'ai Doristée, à ce mot il s'avance,
Et , croyant obtenir un baiser sans défense :
C'en est fait, me dit-il, mes vainqueurs sont vaincus,
Et j'ai sur eux enfin tous les droits qu'ils ont eus.
11 s'approche, et ma main , sensible à cette injure,
Sur sa joue aussitôt imprime sa figure.
Tous demeurent confus, lui plus confus que tous:
J'espère un jour, dit-il, un traitement plus doux;
Ou , si vous demeurez à mes vœux si contraire ,
La force m'obtiendra le plaisir que j'espère.
Depuis, en ce beau lieu, tombeau de mon bonheur.
Il a de cent moyens assailli mon honneur.
Les offres, les sermens, et quelquefois les larmes.