ACTE III, SCENE VI
Ah! reçois ces baisers dus à son souvenir, Je sens la même bouche; Ehse n'est pas morte; \ Éhse, cher ami, baisoit de cette sorte.
j (Elle le repousse.)
! Souffre qu'en sa mémoire....
I PHILÉMOND.
1 Ah! qu'en vous ma laideur
{ Cause un effet contraire à cette feinte ardeur! I Et qu'Elise eut sur vous une foible puissance
Si , comme mon visage , elle eut mon innocence !
De croire toutefois cette conformité, 1 J'ai, quoique peu d'esprit, moins de simplicité,
Et votre belle humeur, alors qu'elle me prise,
A dessein seulement d'éprouver ma sottise.
THÉAIYDRE.
Non, ne soupçonne point mon désir innocent ;
Ton modeste discours l'offense en t'offensant.
Et je vois son image en ton corps si naïve.
Qu'avec quelque raison je doute qu'elle vive:
Ce même œil qui pleura dessus son monument,
En cette égalité lui-même se dément,
Il doute d'avoir vu ses grâces effacées.
Ses lis pâles et secs, et ses roses passées :
Souffre que j'aime en toi ses appas immortels.
Accepte, sous son nom, des vœux et des autels;
Laisse-moi décevoir à ces douces pensées.
Et ne me défends point ces flammes insensées :
La même honnêteté me permit ses desseins;
On ne peut rendre aux morts que des hommages saints.
Tu régiras mon sort, et dans ces doux caprices
220 CLÉAGÉNOR ET DORTSTÉE,
Nos baisers innocens borneront nos délices. Tu trembles, tu pâlis.
O respects superflus, Je cache trop long-temps ce qu'on n'ignore plus. Non, non, n'espérez pas sous cette vaine feinte Me ravir des faveurs et m'empêcher la plainte; Vous connoissez mon sexe , et j'ai cru vainement Abuser votre esprit par ce déguisement:
Il est vrai, je suis fille, et la moins fortunée Qui respire le jour et qui jamais fût née: Ayant su qui je suis, vous plaindrez mes travaux, Et vous serez sensible au récit de mes maux. Lasse des cruautés d'un destin si sévère, J'allois vous avouer mon nom et ma misère, Et ma confession vous auroit prévenu Si mon sexe eût été plus long-temps inconnu. Quelle fatalité, toujours prompte à ma perte, A votre jugement m'a sitôt découverte?
THÉANDRE
Vous pouviez-vous cacher avecque tant d'appas? Et les rais du soleil ne le montrent-ils pas? Mais, averti déjà par ces langues muettes. Par votre propre voix j'ai mieux su qui vous êtes ; Seule vous vous plaignez, et de cette façon Vous avez sans dessein éclairci mon soupçon. Mais ne soupirez point, car vos plaintes secrètes En Théandre ont trouvé des oreilles discrètes; Je tairai, s'il le faut, ce secret à ma voix, Et recevrai de vous d'inviolables lois.
PHILÉMOND.
Hélas! sachant les maux dont je suis agitée..»