ACTE V, SCENE I
Théandre me connoît, et, sous ce vêtement, Il me fait en ces lieux attendre mon amant.
DORANTE
Son nom?
PHILÉMONI).
Cléagénor.
DORANTE
Vous êtes Doristée?
O divine aventure, 6 faveur souhaitée!
Ce seigneur nous aimant d'une étroite amitié. De quel œil puis-je voir sa pudique moitié; Mais plutôt de quel œil verrez-vous mon offense. Si ces foudres d'amour ignorent leur puissance? Ici pour m'excuser condamnez vos appas, Puisqu'on ne les peut voir et ne les aimer pas.
PHILÉMOND.
Je ne me flatte point de ce faux avantage
Dont on croit que le ciel ait orné mon visage.
Vos vœux sont les effets de mon mauvais destin,
Qui ne peut consentir que ma peine ait de fin.
Chacun mal à propos traverse ma fortune.
Leur flamme leur nuit moins qu'elle ne m'importune;
L'un emploie à m'avoir d'inutiles ressorts,
Et l'autre se résout aux extrêmes efforts.
Au but de mes désirs je me vis enlevée,
Et de cet accident un pire m'a sauvée;
Tous dressent à l'envi des pièges à mes sens.
Et votre mari même est de ces languissans.
DORANTE
Quoi, Théandre vous aime?
244 CLÉAGÉNOR ET DORISTÉE,
PHILÉMOND.
Et m'a souvent pressée D'apporter du remède à sa flamme insensée : J'ai bien cru vous devoir cet avertissement, Dont vous vous servirez peut-être utilement; Il m'offre à tous momens d'importunes promesses. Veillez ses actions , épiez ses caresses , Surprenez cet esprit injustement jaloux, Et condamnez en lui ce qu'il condamne en vous. Vous pourrez, pardonnant cette commune offense, Rétablir votre paix et votre intelligence; Je vous réunirai vous ayant divisés.
Tous deux accusateurs, et tous deux accusés.
DORA]SrTE.
Secondez seulement cet avis salutaire.
J'ignorois quel sujet le rend si solitaire. Et j'ai bien remarqué quelque altération Qui devoit provenir de cette affection.
Mais par quel accident vous a-t-il reconnue, S'il ne vous connoissoit devant votre venue? Du récit de vos maux contentez mes désirs, Et que je participe à tous vos déplaisirs.
Je vous conterai tout; mais parlons de Théandre, Et dans ce cabinet tâchez de le surprendre : J'entends déjà du bruit; c'est Diane, écoutez Si je sais captiver vos seules libertés; Apprenez de quel trait cette fille est blessée , Et par son entretien jugez de sa pensée.
(Dorante entre dans le cabinet. )