‹ uvres de Jean RotrouChapitre 286 sur 422 · ACTE IV, SCENE V · texte numérisé non relu

ACTE IV, SCENE V

Sans me vouloir aussi toucher par la pitié? Ah dieux! comme ce sexe à son gré nous manie! Tout cède, tout défère à sa force infinie.

ISABELLE

je vous veux, Clorimand, délivrer de souci: Si vous ne me croyez , ne m'aimez point aussi. Adraste, je l'avoue, a mon âme touchée; Sa vertu me plaisoit , la votre étant cachée ; Nous avons respiré sous une même loi:

Vous voyez les présens qu'il a reçus de moi. Mais enfin votre amour a chassé la première Comme un bel astre efface une moindre lumière; Je vois votre visage et votre esprit si doux ; Que je n'engage plus ma liberté qu'à vous.

i (A part.)

I La reine m'obligeoit... Mais, dieux! que vais-je dire? Pourrai-je impunément lui conter son martyre?

CLORIMAND.

Elle vous obligeoit?

ISABELLE

I Non, a rien, mon souci.

* C'est l'amour qui me fait extravaguer ainsi.

Ces mots interrompus te découvrent mes peines, ■ Mais je t'en veux donner des preuves plus certaines.

Viens ce soir en mes bras rendre tes vœux contens;

Je ne te ferai point attendre plus long-temps.

Pourvu que , sous l'espoir d'un heureux mariage , I Une immuable foi nos deux âmes engage.

Tu ne me réponds rien.

CLORIMAND.

Et j'en crois moins encor Etre aimé, posséder un si rare trésor!

4oo LES OCCASIONS PERDUES,

Etre près d'obtenir un souverain empire Dessus l'unique objet que mon âme désire! Pour me faire, madame, espérer du repos. Qu'un amoureux baiser confirme vos propos. Cette faveur suffit à me tirer de crainte: Je croirai que j'adore une beauté sans feinte.

( La reine arrive et les voit. )

ISABELLE

(Elle le baise. )

Tu dusses rejeter ces doutes superflus.

Mais je veux t'obéir, que désires-tu plus?

CLORIMAND.

Le doux ravissement! Ah! que ces lèvres closes M'ont bien mieux qu'en s'ouvrantjuréde belles choses! Si jamais tu revois mon esprit en souci, Mon tout, pour m'en tirer, ne me parle qu'ainsi.

(Il sort.)

LA -ç^-Ei^^^ a Isabelle.

(Elle la regarde long-temps en silence.)

Trouvez-vous des douceurs aux bouches étrangères? Mais le contentez-vous de faveurs si légères? Quelle heure est assignée à ses jeunes désirs, Et quand les rendrez- vous moindres que ses plaisirs?

ISABELLE, toute confuse.

A quelque privante que votre amour m^engage. Vous me dispenserez de donner davantage. Vous pouvez tout vouloir, et je dois obéir; Mais vous ne l'aimez pas jusques à me haïr. Je lui souffre beaucoup, mais pour moi ces licences Sont bien moins des baisers que des obéissances; Je ne donne qu'à vous ce qu'il croit recevoir, Et je crois faire moins l'amour que mon devoir.

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