‹ uvres de Jean RotrouChapitre 369 sur 422 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

ERGASTE

JVIe plaigne qui voudra, ma pauvreté me plaît,

Je la vois d'un bon œil tout affreuse qu'elle est;

Elle entretient chez moi les plaisirs de la vie:

Le souci des trésors touche peu mon envie.

Avoir des coffres pleins, ces biens sont superflus;

Le coffre naturel l'étant , que faut-il plus ?

Je ne vois qu'à dédain ces excrémens de terre.

Je soumets toute chose à la beauté d'un verre

Oîi Bacchus me paroît sous un teint plus riant

Que celui du soleil n'est dessus l'orient.

Les chaînes tiennent mal un captif en servage ;

On a peu de raison d'en conserver l'usage :

Ce malheur qu'on ajoute à ses afflictions ,

Aiguise son esprit dans ses inventions ;

La rigueur le rend pire , et plus on le tourmente ,

Plus le désir qu'il a de s'échapper augmente.

5i8 LES MÉNECHMES,

Il se traîne à la porte , il lime les verroux ,

Et cherche le moyen d'en arracher les clous;

Les gardes le matin ne trouvent que la place :

Ainsi le trop grand soin de l'arrêter le chasse.

Il faut d'autres liens pour retenir ses pas ,

Et je n'en sache point comme les bons repas.

Il n'imagine point la liberté si chère,

Qu'on ne l'arrête bien avec la bonne chère.

Fût-il cent fois coupable et digne de la mort,

Il ne peut s'échapper en un lien si fort.

Les festins ont sur nous une puissante amorce;

Plus cette chaîne est douce, et plus elle a de force :

Un servage pareil est mon unique bien;

J'aime d'être captif en un si doux lien.

Je porte ma franchise avec beaucoup de peine,

Et je meurs si Ménechme aujourd'hui ne m'enchaîne.

Le nectar et les mets les plus délicieux

Qui puissent contenter notre goût et nos yeux,

Et chasser des esprits toute mélancolie,

Sont les aimables nœuds dont ce geôlier me lie.

O combien cette vie est contraire au souci!

Que nous boirons long-temps si je le trouve ici!

Mais je le vois qui sort.

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