‹ uvres de Jean RotrouChapitre 45 sur 422 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

CLORIDAN, seul, dans un cercueil.

JlLsprits, qui sans repos cherchez des vérités

Qu'on voit si clairement dans ces obscurités ;

Vous qui bravez le sort et ses métamorphoses,

Qui pensez voir à nu la nature des choses ,

Et qu'un ordre si beau n'ait point de fondemens

Qui ne soient découverts à vos entendemens ;

Simples , ne sondez plus des mystères si sombres ;

De pareilles clartés n^appartiennent qu'aux ombres.

Ici le jugement est du tout ennobli,

Il apprend toute chose aux rives de l'Oubli.

Ici la vérité s'accorde aux apparences.

Le sort n'est point celui qui fait les différences ;

La crainte ni l'espoir n'y sont point de saison,

Les sens n'y choquent point les droits de la raison.

Ici le faux objet des vanités passées

Ne sème point d'appas à nos saintes pensées:

Qui juge rien de ferme au monde, n'a point d'yeux,

Ce n'est qu'entre les morts qu'on vit comme les dieux.

Le peuple foule aux pieds , dans ces noires provinces ,

L'or qu'il a vu briller sur la tête des princes;

De tant d'objets divers qui traînent sous nos pas,

Le sceptre et la houlette ont de mêmes appas;

Les marbres qui pavoient tant de maisons superbes ,

Cèdent ici le prix à la beauté des herbes;

Les plus ambitieux se trouvent conviés

A plaindre maintenant ceux qu'ils ont enviés:

Ce qui leur fît aussi mépriser les supplices ,

Étouffer les vertus , entretenir les vices ,

Ces vaines dignités sont des objets si faux,

Qu'ils n'élèvent souvent que sur des échafauds.

D'un mot faire trembler tant de mers et de terres,

Avoir, comme les dieux, l'usage des tonnerres.

Tenir en son pouvoir tous les cœurs enchaînés, .

Voir autour de son char des monarques traînés.

Disposer des humains avec toute licence ,

Ne vous est pas, mortels, une entière puissance;

Les sens gagnent sur vous le titre de vainqueurs,

Et mille passions tyrannisent vos cœurs.

Au milieu de la paix les soucis vous combattent,

Vos esprits sont gênés quand vos sujets s'ébattent.

Ah ! qu'on vous donne à tort ces titres relevés !

On vous nomme seigneurs de ceux que vous servez;

Pouvant juger au vrai du poids d'une couronne.

Qu'on priseroit bien peu l'éclat qui l'environne!

Et qu'elle trouve en vous des courages parfaits,

Si le chef aussitôt ne courbe sous le faix!

Moi, dont un sort plus humble a gouverné la vie,

Et qui ne crus jamais aux conseils de l'envie ;

Qui tiens qu'un homme à tort prend cette qualité ,

Quand son courage est vain contre la vanité ,

(Clëonice entie dans la chambre. )

J'ai, laissant toute chose, emporté cette gloire, Que rien de vicieux ne tache ma mémoire;

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