‹ uvres de Jean RotrouChapitre 46 sur 422 · ACTE V, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE V, SCÈNE I

Et l'oubli désormais doit avouer ce point, Que contre la vertu son fleuve n'en a point.

C'est trop s'entretenir de ces vaines pensées ,

C'est trop long-temps laisser tant d'âmes offensées:

Payez-vous l'amitié d'un supplice éternel?

Et n'adorer que vous, est-ce être criminel?

Si j'ai pressé vos sens avec trop de licence.

J'ai manqué de courage , et non pas d'innocence ;

Le chasseur n'a jamais , par un coup si soudain,

Signalé son adresse en la suite du daim:

Et, quand Dieu nous poursuit, on verroit ses tempêtes

Tomber plus lentement de ses mains sur nos têtes.

Que ces divins attraits n'ont forcé mon dessein.

Un trait d'œil m'alluma ce brasier dans le sein ,

Un instant me vainquit , un instant m'ota l'âme ,

Et réduisit mes sens à découvrir ma flamme:

Mon cœur le bénissoit ; mais ce cruel moment

Qui le fit amoureux, ne lui fit point d'amant.

Un faux mal qui vous fait chercher la solitude ,

Qui n'a point de sujet que votre ingratitude.

Un mal feint à dessein, refuse vos faveurs

Aux transports innocens de mes saintes ferveurs.

CLORIDAW.

C'est trop , c'est trop , vaine ombre. Où m'attend ma déesse ?

Un violent désir de l'adorer me presse;

Le ciel ne fut jamais l'objet de tant de vœux

Que j'en ai préparés pour un de ses cheveux.

Trouve mon beau soleil : que ta poursuite est lente !

Toi, qui dépeins si bien une ardeur violente ,

Que tu la ressens mal , et qu'à ton jugement L'absence d'un bel œil cause peu de tourment !

CLÉONICE

La présence du tien, cruel tyran des âmes, En livre bien , hélas ! un plus sensible aux dames. Tigre, indigne sujet des maux que j'ai soufferts, Ce cœur, pouvant t'aimer, est digne de ses fers; Et le plus vil serpent, comme il a moins de rage, Dut avoir plus d'attraits à forcer mon courage. Les lions et les ours , avec plus de pitié-, Auraient entretenu ma honteuse amitié.

Suis, suis les mouvemens de ta coupable haine: Tu trembles, tu pâlis, lâche auteur de ma peine ; La honte sur ton front ne trouve point de sang ; Ah ! viens pour le rougir en tirer de ce flanc.

CLORIDAN

Dieux! tirez-moi du rang de ces ombres parjures ! Cruelle, et ne m'as-tu promis que des injures? Vomir ces vains propos contre un cœur innocent, Est-ce remédier aux douleurs qu'il ressent ? Et me faire l'objet de ton injuste plainte, Est-ce me procurer les faveurs de ma sainte? Mais ne cèles-tu point sa venue , à dessein De me rendre plus doux les charmes de son sein ; Et le pieux désir d'accroître mes délices, Ne sert-il point de cause à tes douces malices ? Ah! ne fais point , mauvaise, à nos vœux mutuels Acheter ta douceur par des maux si cruels : Et, si jamais ton âme a fait l'expérience De ce que peut l'amour jointe à l'impatience, Ne réduis point la mienne aux furieux desseins

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