‹ uvres de Jean RotrouChapitre 8 sur 422 · ACTE I, SCÈNE IL i · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE IL i

Ainsi que mes rigueurs, ne sont vaines et feintes, Mon désir en exige un signe seulement.

LISIDOR.

Que je quitte le jour?

CLEO NI CE.

Non, mais le nom d'amant.

Ce titre est odieux à ma raison , plus saine Que de s'entretenir d'une chose si vaine : Toutes ces passions , ces plaintes , ces transports N'auront jamais sur moi que de foibles efforts; Mille siècles entiers de telles rêveries Ne feroient qu'augmenter ma peine et vos furies.

LISIDOR.

Si ce terme t'offense, orgueilleuse beauté,

Impose à ton esclave une autre qualité :

Je prends le nom de libre au milieu de mes chaînes,

Le titre de content dans les feux et les gênes ;

Contre ces doux appas, celui de généreux,

Et contre tes refus la qualité d'heureux.

C'est trop peu, belle ingrate , il faut, pour te complaire,

Dans mes plus vifs accès me contraindre et me taire :

Me forger des faveurs, vanter ton amitié,

Et causer à la fois le ris et la pitié :

Est-ce assez, inhumaine? ou tes esprits rebelles

Exigent -ils encor des peines plus cruelles?

Défendrai -je ta vue à mes coupables yeux?

Chercherai -je un enfer? Sortirai -je des cieux,

Evitant désormais ton objet que j'adore

Avec autant de soin que celui qu'on abhorre?

i4 L'HYPOCONDRIAQUE,

CLÉONICE

En ce point seulement vous pouvez obliger

Une humeur résolue, et qui ne peut changer;

Que tous ces vains discours de constance et de peine

Peuvent moins disposer à l'amour qu'à la haine.

Adieu, consolez-vous : de plus longs entretiens

Ne pourroient qu'irriter vos tourmens et les miens.

Souffrez que le repos succède à ces contraintes.

Et songez que le temps m'est plus cher que vos plaintes.

(Elle sort.) LISÏDOR.

Dieux, qui me condamnez à des maux éternels,

Que faites -vous souffrir aux esprits criminels?

Quelles flammes, quels fers ont assez de puissance,

Si vous êtes cruels à la même innocence :

Mon âme n'eut jamais que de saints mouvemens.

Et toutefois les feux sont ses moindres tourmens.

Laissez -vous tant d'appas avec tant d'injustice.

Si vos consentemens n'autorisent le vice?

Des mouvemens ingrats, sous des traits immortels,

Alentissent l'ardeur qu'on a pour vos autels.

Mais que me sert enfin, dans ces coupables plaintes.

De reprocher aux dieux de si vives atteintes ,

Si même leurs efforts ne sont pas trop puissans

Pour vaincre la beauté qui captive mes sens ?

Ce courage orgueilleux, que je n'ai pu contraindre.

Les réduiroit peut-être eux-mêmes à se plaindre :

Non, non, quelque couleur que je puisse chercher,

Je ne souffre qu'un mal qu'on me doit reprocher;

Et, de quelque façon qu'une fille me blesse,

Elle doit sa victoire à ma seule foîblesse.

Page 1