‹ Œuvres de Jérémie Bentham (volume 2)Chapitre 15 sur 547 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

DES CmCONSTANCES QUI INFLUENT SUR LA SENSINUTÉ.

Toute cause de plaisir ne donne pas à chacun le même plaisir : toute cause de douleur ne donne pas à chacun la même douleur. C'est en cela que consiste la différence de sensibilité. Cette différence est dans le degré ou dans l'espèce : dans le degré , quand l'impression d'une même cause sur plusieurs individus est uniforme, mais inégale : dans l'espèce, quand la même cause fait éprouver à plusieurs individus des sensations opposées.

Cette différence dans la sensibilité dépend de certaines circonstances qui influent sur l'état physique ou moral des individus , et qui , venant à changer , produiraient un changement analogue dans leur manière de sentir. C'est là une vérité d'expérience. Les choses ne nous affectent pas de la même manière dans la maladie et dans la santé , dans l'indigence et dans l'abondance, dans l'enfance ou dans la vieillesse. Hais une vue aussi générale ne suffit pas: il faut entrer plus profondément dans l'analyse du cœur humain. Lyonet fit un volume in A? sur l'anatomie d'une chenille : la morale n'a pas encore eu d'investigateur si patient et si philosophe. Le courage me manque pour l'imiter. Je croirai faire assez si j'ouvre un nouveau point de vue, et si je donne une méthode plus sûre à ceux qui voudront poursuivre ce sujet.

1» La base de tout est le tempérament ou la constitution originelle. J'entends par là cette disposition radicale et primitive qu'on apporte en naissant, qui dépend de l'organisation physique et de la nature de l'esprit *.

Mais quoique cette constitution radicale soit le fondement de tout le reste , ce fondement est si caché qu'il est bien difficile d'arriver jusque-là , et de séparer ce qui appartient à cette cause dans la sensibilité, d'avec ce qui appartient à toutes les autres.

Laissons aux physiologistes à distinguer ces tempéraments , à en suivre le mélange , à en tracer les eH^ls. Ce sont des terres trop peu connues jusqu'à présent, pour que le moraliste ou le législateur osent s'y établir.

ne peut point conclure à une ressemblance intellectuelle. Les émotions du corps sont regardées, il est vrai , comme des indications probables de ce qui se passe dans Pâme, mais celte conclusion serait souvent trompeuse. Combien d'hommes peuvent revêtir toutes les apparences de la sensibilité sans rien sentir! Cromwell,cet homme inaccessible à la pitié^versait, à son commandemco(,des torrents de larmes.

CAUSES DES DIFFÉRENCES DANS LA SENSIBILITÉ

â<» La santé. On ne peut guère la définir que . négativement. C'est Tabsence de toutes les sensations de peine et de malaise , dont on peut rapporter le premier siège à quel<[ue partie du corps. Quant à la sensibilité en général, on observe que rhomme malade est moins sensible à Tinfluence des causes de plaisir, et qu'il l'est plus à celle des causes de douleur que dans un état de santé.

3*» La force. Quoique liée avec la santé, la force est une circonstance à part, puisqu^un homme peut être faible, dans la proportion des forces moyennes de l'espèce, sans être malade. Le degré de force est susceptible d'èlre mesuré avec assez d'exactitude par les poids qu'on peut soulever, ou par d'autres épreuves. La faiblesse est tantôt un terme négatif, signifiant l'absence de force ; tantôt un terme relatif, exprimant que tel individu est moins fort que tel autre auquel on le compare.

4» Les imperfections corporelles. J'entends par là quelque difformité remarquable , ou la privation de quelque membre et de quelque faculté dont jouissent les personnes communément bien organisées. Les efi^ts particuliers sur la sensibilité dépendent du genre d'imperfection. L'effet général est de diminuer plus ou moins les impressions agréables, et d'aggraver les impressions douloureuses.

5° Le degré de lumières. On entend par la les connaissances ou les idées que possède un individu, c'est-à-dire les connaissances ou les idées intéressantes, celles qui sont de nature à influer sur son bonheur et celui des autres. L'homme éclairé est celui qui possède beaucoup de ces idées importantes : Xignorantj celui qui en possède peu et de peu d'importance.

e?* La force des facultés intellectuelles. Le degré de facilité à se rappeler des idées acquises ou à en acquérir de nouvelles, constitue la force de l'intelligence. Différentes qualités de l'esprit peuvent se rapporter à ce chef, telles que l'exactitude de la mémoire , la capacité de l'attention , la clarté du discernement , la vivacité de l'imagination, etc.

7*» La fermeté de Vâme, On attribue cette qualité à un homme , lorsqu'il est moins affecté par des plaisirs ou des peines immédiates que par de grands plaisirs ou de grandes peines éloignées ou incertaines. Quand Turennne, séduit par les prières d'une femme, lui dévoila le secret de l'État, il manqua de fermeté d'âme. Les jeunes Lacédémoniens qui se laissaient déchirer de verges à l'autel de Diane, sans pousser un cri, prouvaient que la crainte de la honte et l'espérance de la gloire

1 Les quatre cIrcoDStances suivantes ne tonique des sabdivUiont de ce chef: ce sont les ioclinations , les passions

avaient plus d'empire sur eux que la douleur actuelle la plus aiguë.

8<» La persévérance. Cette circonstance se rapporte au temps durant lequel un motif donné agit sur la volonté avec une force continue. On dit d'un homme qu'il manque de persévérance , lorsque le motif qui le faisait agir perd toute sa force, sans qu'on puisse assigner ce changement à quelque événement extérieur , à quelque raison qui ait dû l'affaiblir, ou lorsqu'il est susceptible de céder tour à tour à une grande variété de motifs. C'est ainsi que les enfants se passionnent et se lassent de leurs jouets.

9<^ La pente des inclinations. Les idées que nous nous formons d'avance d'un plaisir ou d'une peine influent beaucoup sur la manière dont nous sommes affectés, quand nous venons à éprouver ce plaisir ou cette peine. L'effet ne répond pas toujours à l'attente, mais il y répond dans les cas les plus ordinaires. Le prix de la possession d'une femme ne peut pas s'estimer par sa beauté , mais par la passion de son amant. Connall-on les penchants d'un homme? on peut calculer avec une espèce de certitude les peines ou les plaisirs qu'un événement donné lui fait éprouver ^.

10*» Les notions d'honneur. On appelle honneur la sensibilité aux peines et aux plaisirs qui dérivent de l'opinion des autres hommes, c'est-ànlire de leur estime ou de leur mépris. Les idées d'honneur varient beaucoup chez les peuples et chez les individus. Il faut donc distinguer, premièrement, la force de ce motif, et secondement, sa direction.

W^ Les notions de religion. On sait à quel point le système entier de la sensibilité peut être altéré ou amélioré selon les idées religieuses. C'est à l'époque de la naissance d'une religion qu'on voit ses plus grands effets. Des peuples doux sont devenus sanguinaires, des peuples pusillanimes sont devenus intrépides , des nations esclaves ont repris leur liberté, des sauvages ont reçu le joug de la civilisation; il n'est, en un mot, aucune cause qui ait produit des effets si prompts et si extraordinaires sur les hommes. Quant aux biais particuliers que la religion peut donner aux individus, ils sont d'une diversité étonnante.

1â<» Les sentiments de sympathie. J'appelle sympathie la disposition qui nous fait trouver du plaisir dans le bonheur des autres êtres sensibles , et compatir à leurs peines. Si cette disposition s^applique à un seul individu, on rappelle amitié; si elle s'applique à des personnes souffrantes, elle reçoit le nom de pitié ou de compassion; si elle

coDsidéréet par rapport à certains plaisirs et à certaine» petAes détermioéei.

CAUSES DES DIFFÉRENCES DANS LA SENSIBILITÉ

embrasse une classe subordonnée d*indiviilus , elle coDStilue ce qu'on appelle esprit de corps y esprit de parti; si elle embrasse toute une nation , c'est esprit public y patriotisme; si elle s'étend à tous les hommes, c'est humanité.

Mais l'espèce de sympathie qui joue le plus grand rôle dans la ?ie commune, c'est celle qui fixe les aiTèctions sur des individus assignables , tels que des parents, des enfants, un mari, une femme, des amis intimes. Son effet général est d'augmenter la sensibilité, soit pour les peines , soit pour les plaisirs. Le /;tO{* acquiert plus d'étendue, il cesse d'être solitaire, il devient collectif. On vit, pour ainsi dire, à double dans soi et dans ceux qu'on aime , et même il n'est pas impossible de s'aimer mieux dans les autres que dans soi-même , d'être moins sensible aux événements qui nous concernent, par leur effet immédiat sur nous , que par leur impression sur ceux qui nous sont attachés ; d'éprouver , par exemple, que la partie la plus amère d'une affliction , c'est la douleur qu'elle doit causer aux personnes qui nous aiment, et que le plus grand charme d'un succès personnel , c'est le plaisir qui nous revient de leur joie. Tel est le phénomène de la sympathie. Les sentiments reçus et rendus s'augmentent par cette communication, comme des verres disposés de manière à se renvoyer les rayons de lumière, les rassemblent dans un foyer commun, et produisent un degré de chaleur beaucoup plus grand par leurs reflets réciproques. La force de ces sympathies est une des raisons qui ont fait préférer par les législateurs les hommes mariés aux célibataires, et les pères de famille à ceux qui n'ont point d'enfants. La loi a bien plus d'empire sur ceux qu'on peut atteindre dans une plus grande sphère ; et d'ailleurs, intéressés au bonheur de ceux qui doivent leur survivre , ils unissent dans leurs pensées le présent à l'avenir, tandis que les hommes qui n'ont pas les mêmes liens , n'ont d'intérêt que dans une possession viagère.

Sur la sympathie produite par des relations de parenté, il feul observer qu'elle peut agir indépendamment de toute affection. L'honneur acquis par lerpère se répafudsur le fils ; la honte du iils réfléchit sor le père. Les membres d'une famille , quoique désunis dlnlérèts çt d'inclinations, ont une sensibilité commmne pour toiit ce qui tient à l'honneur de iteeun d'eux.

1^ Les antipathies. C'est l'opposé de tous les sentimeiUs e^cpansifs et affectueux dont^oqs venons de parler. Ilpis il y a des sources de sympathie naturelles et*ÂD^antes : on les retrouve partout, dans lÔQs^Ies Cemps^^ dans toutes les circonstances; taofe'qiie les aotipaAies ne sont qu'accidentelles , cl, par tonséquKlit ; pa^gères : aussi elles varient

selon les temps , les lieux , les événements , les personnes , n'ayant rien de fixe et de déterminé. Cependant, ces deux principes se correspondent quelquefois et s'entr'aident. L'humanité peut nous rendre odieux des hommes inhumains : l'amitié nous porte à haïr les adversaires de nos amis ; et l'antipathie elle-même devient une cause d'union entre deux personnes qui ont un ennemi commun. 14« La folie ou dérangement d'esprit. Les imperfections d'esprit peuvent se réduire à l'ignorance, — la faiblesse, — l'irritabilité, — l'inconstance. Mais ce qu'on appelle /ô//e est un degré d'imperfection extraordinaire , aussi frappant pour tout le monde que ledéfaut corporel le plus marque : nanseulement elle produit toutes les imperfections susdites et les porte à l'excès , mais encori^ elle donne aux inclinations une tournure absurde et dangereuse.

La sensibilité du maniaque devient excessive sur un certain point, tandis qu'elle est nulle ô (rentres égards : il parait avoir une défiance excessive , une malignité nuisible , une cessation de tout sentiment de bienveillance : il n'a plus de respect pour luimême ni pour les autres , il brave les bienséances et les égards ; il n'est pas insensible à la crainte ni aux bons traitements ; on le subjugue par la fermeté , en même temps qu'on l'apprivoise par la douceur; mais il n'a presque point d'avenir dans l'esprit , et l'on n'agit sur lui que par des moyens immédiats.

\^'' Les circonstances pécuniaires. Elles se composentde la somme totale àt%moyenSy comparée à la somme totale des besoins.

Les moyens comprennent 1» la propriété , ce qu'on possède Indépendamment du travail ; S<* les profils résultant du travail ; 3» les secours pécuniaires qu'on peut attendre gratuitement de ses parents ou de ses amis.

Les besoins dépendent de quatre circonstances : 1» des habitudes de dépense; au delà de ces habitudes est le superflu , en deçà sont les privations : la plupart de nos désirs n'existent que par le souvenir de quelque jouissance antérieure ; 2<» des personnes dont on est chargé par les lois ou par l'opinion, des enfants , des parents pauvres, de vFcHx serviteurs ; 5» des besoins imprévus : telle somme peut avoir beaucoup plus de valeur dans tel moment qu'en tel autre ; par exemple, si elle est nécessaire pour on procès important, pour un voyage dont dépend le sort d'une famille ; 4° des expectatives d'un profit , d'un héritage, etc. II est évident que des espérances de fortune, à proportion de leur force , sont de vrais besoins, et que leur perte peut affecter presque autant que celle d'une propriété dont on aurait eu la jouissance.

CAUSES DES DIFFÉRENCES DANS LA SENSIBILITÉ

SECTION II

C1RC0?ISTANCES SECONDAIRES QUI INFLUEIIT SOR LA SENSIBILITÉ.

Les auteurs qui ont voulu rendre compte des différences dans la sensibilité , les ont rapportées à des circonstances dont nous n'avons pas encore fait mention : ces circonstances sont le sexe , l'âge, le rang , l'éducation , les occupations habituelles , le climat, la race , le gouvernement, la religion : toutes choses très-apparentes , très-faciles à observer , très-commodes pour expliquer les divers phénomènes de la sensibilité. Mais cependant ce ne sont là que des drconstances Bccrindaires ; je veux dire qu'elles ne rendent pas raison par elles-mêmes, qu'onabesoiu de his expliquer par les circonstances premières qui s'y truuvetU reprtis^intées et réunies, chacune des ciicotiîjlances seronilaires contenant en dle-niL^uie plusieurs des circonstances premières. Ainsi , parle-t'On de l'iuflurnce du sexe sur la sensibilité, c'ciit pour rappeler, par un seul mot, les circonstances premières de force , de lumière , de fermeté d'âme, de persévérance, des idées d'honneur, des sentiments de sympathie, etc. Parle-t-on de l'influence du rang? on entend, par là, un certain asssemblage des circonstances premières, telles que le degré de connaissances , les idées d'honneur , les liaisons de famille, les occupations habituelles, les circonstances pécuniaires. Il en est de même de toutes les autres; chacune de ces circonstances secondaires peut se traduire par un certain nombre des premières. Celte distinction, quoique essentielle, n'avait pas encore été analysée. Passons a un examen plus détaillé.

1^ Le sexe, La sensibilité des femmes parait plus grande que celle des hommes. Leur santé est plus délicate. Relativement é la force du corps , au degré de lumières , aux facultés intellectuelles , à la fermeté d'âme , elles sont communément inférieures. La sensibilité morale et religieuse est plus vive, les sympathies et les antipathies ont plus d'empire sur elles; mais l'honneur de la femme consiste plus dans la chasteté et la pudeur, celui de l'homme dans la probité et le courage ; la religion de la femme dérive plus aisément vers la superstition , c'^st-àdire vers des observances minutieuses ; ses afiFections sont plus fortes pour ses propres enfants durant toute leur vie, et pour tous les enfants, en général , durant lenr première jeunesse. Les femmes sont plus compatissantes pour les malheureux qu'elles voient souffrir , et s'attachent par les soins mêmes qu'elles leur donnent , mais leur bienveillance est resserrée dans un cercle plus étroit , et moins gouvernée par le principe de l'utilité. Il est

rare qu'elles embrassent dans leurs affections le bien-être de leur pays en général , encore moins celui de l'humanité ; et l'intérêt même qu'elles peuvent prendre à un parti dépend presque toujours de quelque sympathie privée. Il entre dans leurs attachements et leurs antipathies plus de caprice et d'imagination , tandis que l'homme a plus d'égard à l'intérêt personnel ou à l'utilité publique. Leurs occupations habituelles du genre amusant, sont plus paisibles et plus sédentaires. En résultat général , la femme vaut mieux pour la famille , mais l'homme est plus propre aux affaires d'État. L'économie domestique est mieux placée entre les mains de la femme, et l'administration principale entre les mains de l'homme.

^ L'âge. Chaque période de la vie agit différemment sur la sensibilité : mais il est d'autant plus difficile d'en rendre compte que les limites des divers âges varient selon les individus, et sont même arbitraires à l'égard de tous. On ne peut dire que des choses vagues et générales sur l'enfance , l'adolescence , la jeunesse , la maturité, le déclin , la décrépitude, en les considérant comme des divisions de la vie humaine. Les différentes imperfections de l'esprit, dont nous avons parlé, sont si frappantes dans l'enfance , qu'elle a besoin d'une protection vigilante et continuelle. Les affections de l'adolescence et de la première jeunesse sont promptes et vives, mais peu gouvernées par le principe de la prudence. Le législateur est obligé de garantir cet âge contre les écarts où l'entraîneraient le défaut d'expérience et la vivacité des passions. Quant à la décrépitude, elle est, à plusieurs égards , le retour des imperfections de l'entance.

3<* Le rang. Cette circonstance dépend tellement, pour ses effets, de la constitution politique des États , qu'il est presque impossible de faire aucune proposition universellement vraie. On peut dire , en général , que la somme de la sensibilité est plus grande dans les conditions supérieures que dans les dernières classes ; surtout les idées d'honneur y sont plus dominantes.

4*> L'éducation, On peut rapporter à l'éducation physique y la santé , la force , la robusticité : à l'éducation intellectuelle , la quantité des connaissances, leur qu^lilé, el jusqu'à un certain point, la fermeté de l'âoîe, b persévérance ; à l'étlucation morale j b pente îles incUaalions , les idées d'honneur, dertligion, les seuiSïQcuts ilc sympathie , etc. On peut rapportera toute rtiluciition en général, les occupations kiliiluellcs , tes aniuscaients , les liaisons, les habitudes djp dépense, les ressources pécuniaires. Mais quand on parle d'éducation , il ne faut pas oublier que son influence est modifiée à tous égards , soit par uq^concours cTe causes ex-

CAUSES DES DIFFÉRENCES DANS LA SENSIBILITÉ

léneures , soit par une disposition naturelle qui en rend les effets incalculables.

IJ» Les occupationê habituelles , soit de profit , soit d'amusement et de choix. Elles influent sur toutes les autres causes, santé, force, lumières, inclinations, idées d'honneur , sympathies , antipathies, fortune, etc. Aussi voit-ondes traits communs de caractère dans certaines professions , surtout dans celles qui constituent un état à part , ecclésiastiques, militaires, matelots, avocats, magistrats, etc.

6» Le climat. D'abord on a fait jouer à cette cause on trop grand rôle, ensuite on Ta réduite à rien. Ce qui rend cet examen difficile, c'est qu'une comparaison de nation à nation ne peut s'établir que sur de grands faits qu'on peut expliquer de différentes manières.Il parait incontestable que, dans les eUmats chauds , les hommes sont moins forts, moins robustes : ils ont moins besoin de travailler , parce que la terre est plus fertile : ils sont plus portés aux plaisirs de l'amour , dont la passion se manifeste plus tôt et avec plus d'ardeur. Toutes leurs sensibilités sont plus exaltées, leur imagination est plus vive , leur esprit plus prompt , mais moins fort , moins persévérant. Leurs occupations habituelles annoncent plus d'indolence que d'activité. lis ont probablement, à leur naissance, une organisation physique moins vigoureuse, une trempe d'âme moins ferme et moins constante.

7* La race. Un nègre né en France ou en Angleterre est un être bien différent, à plusieurs égards , d^un enfant de race française ou anglaise. Uo enfant espagnol né au Mexique ou au Pérou est , à rheure de la naissance , bien différent d'un enfant mexicain ou péruvien. La race peut influer sur le fonds naturel qui sert de base à tout le reste. Dans la suite, elle opère bien plus sensiblement sur les biais moraux et religieux , sur les sympathies et les antipathies.

8* Le gouvernement. Cette circonstance influe de la même manière que l'éducation.. Le magistrat peut être considéré comme un instituteur national ; et même , sous un gouvernement prévoyant et attentif, le précepteur particulier, le père lui-même , D*est «piler ainsi dire , que le député , le substitut du magi^t , avec cette différence que l'autorité da premier a son terme, et que celle du dernier se prolonge sur toute la vie.

LHoflitenee de cette cause est immense : elle s*étend presque à tout, ou plutôt elle embrasse tout, excepté le tempérament , la race et le climat ; car la santé même peut en dépendre à plusieurs égards, en vertu de la police, de l'abondance, du fc^ d'écarter tei causes nuisibles. La manière de "îg^r l'éducation, de disposer des emplois, des

récompenses, des peines, déterminera les qualités physiques et morales d'un peuple.

Sous un gouvernement bien constitué ou seulement bien administré , quoique mal constitué, on verra généralement que les hommes seront plus gouvernés par Thonneur, et que l'honneur sera placé dans des actions plus conformes à l'utilité publi({ue. La sensibilité religieuse sera plus exempte de fanatisme et d'intolérance, plus libre de superstition et de respect servile. II se formera un sentiment commun de patriotisme. Les hommes s'apercevront de l'existence d'un intérêt national. Les factions affaiblies auront de la peine à retrouver leurs anciens signaux de ralliement. Les affections populaires seront dirigées vers le magistrat plutôt que vers des chefs de partis, et vers la patrie entière, préférablement à tout le reste. Les vengeances privées ne se prolongeront pas et ne se communiqueront point : les goûts nationaux se dirigeront vers des dépenses utiles, des voyages d'instruction, de perfectionnement , d'agriculture, les sciences , les embellissements de la campagne. On apercevra même, dans les productions de l'esprit humain , une disposition générale à discuter avec calme des questions importantes au bonheur public.

Q*» La profession religieuse. On peut tirer de là des indices assez concluants par rapport à la sensibilité religieuse , aux sympathies , aux antipathies, aux idées d'honneur et de vertu. On peut même, en certains cas, préjuger les lumières, la force ou la faiblesse d'esprit, et les inclinations d'un individu , d'après la secte à laquelle il appartient. Je conviens qu'il est commun de professer en public , par bienséance ou par convenance, une religion dont on n'est point persuadé intérieurement; mais son influence, quoique affaiblie, n'est pas nulle. La force des premières habitudes, les liens de société, la puissance de l'exemple, continuent à opérer, même après que le principe de tout cela n'existe plus. Tel homme qui, au fond du cœur, a cessé d'être juif, quaker, anabaptiste, calviniste ou luthérien , ne laisse pas d'entretenir une certaine partialité pour les personnes de la même dénomination, et une antipathie proportionnelle pour les autres.

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