‹ Œuvres de Jérémie Bentham (volume 2)Chapitre 162 sur 547 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

DES PEINES iLBERRÀÎfrES OU DÉPLACÉES.

La peine doit porter directement sur l'individu qu'on veut soumettre à son influence. Voulez-vous influer sur Titius, c'est sur Titius qu'il faut agir. Une peine destinée à influer sur Tilius tombe-t-elle autre part que sur Titius même , on ne peut nier qu'elle ne soit déplacée.

Mais une peine dirigée contre ceux qui lui sont chers est une peine contre lui-même : car il participe aux souflrances de ceux auxquels il est attaché par sympathie , et l'on a une prise sur lui par l'intermédiaire de ses affections. — Ce principe est vrai, mais est-il bon? est-il conforme à l'utilité?

Demander si une peine de sympathie agit avec autant de force que la peine directe, c'est demander si en général l'attachement qu'on porte à autrui est aussi fort que l'amour de soi-même.

Si l'amour de soi-même est le sentiment le plus fort, il s'ensuit qu'on ne devrait recourir aux peines de sympathie qu'après avoir épuisé tout ce que la nature humaine peut soufi^rir en fait de peines directes. Point de torture si cruelle qu'on ne dût employer avant de punir l'épouse pour le fait de l'époux , et les enfants pour le fait du père.

Je vois dans ces peines aberrantes quatre vices principaux :

1« Que penser d'une peine qui doit souvent manquer, faute d'objets sur lesquels on puisse l'asseoir? Si , pour faire soufl^rir Titius , vous vous attachez à trouver les personnes qui lui sont chères , vous n'avez d'autre guide que les relations domestiques , vous êtes conduits par ce fll à son père et à sa mère , à sa femme et à ses enfants. La tyrannie la plus cruelle ne sait pas aller plus loin. Cependant il y a beaucoup d'hommes qui n'ont plus leur père et leur mère, qui n'ont ni femme ni enfants. Il faut donc appliquer à cette classe d'hommes une peine directe : mais dès qu'il y a une peine directe contre ceux-ci , pourquoi ne suflirait-elle pas contre les autres?

2*» Et cette peine ne suppose-t-elle pas des sentiments qui peuvent ne point exister? Si Titius ne se soucie ni de sa femme ni de ses enfants , s'il les a pris en haine, il est indifl^érent tout au moins au mal qui les concerne : celte partie de la peine est nulle pour lui.

5*> Mais ce qu'il y a d'eflrayant dans ce système, c'est la profusion , c'est la multiplication des maux. Considérez la chaîne des liaisons domestiques, calculez le nombre des descendants qu'un homme peut avoir ; la peine se communique de l'un à l'autre,

elle gagne de proche en proche , comme une contagion , elle enveloppe une foule d'Individus. Pour produire une peine directe qui équivaudrait à un , il faut créer une peine indirecte et improprement assise qui équivaut à dix , â vingt , àlrente, à cent , à mille, etc.

. 4<> La peine ainsi détournée de son cours naturel n'a pas même l'avantage d'être conforme au sentiment public de sympathie et d'antipathie. Quand le délinquant a payé sa dette personnelle à la justice, la vengeance publique est assouvie et ne demande rien de plus. Si vous le poursuivez au delà du tombeau sur une famille innocente et malheureuse, bientôt la pitié publique se réveille , un sentiment confus accuse vos lois d'injustice, l'humanité se déclare contre vous et donne , chaque jour, de nouveaux partisans à vos victimes. Le respect et la confiance pour le gouvernement s'affaiblissent dans tous les cœurs; et tout ce qu'il retire de cette fausse politique , c'est de paraître imbécile aux yeux des sages , et barbare à ceux de la multitude.

Les liaisons d'individus à individus sont tellement compliquées, qu'il est impossible de séparer entièrement le sort de l'innocent d'avec celui du coupable. Le mal que la loi destine à un seul s'extravase et se répand sur plusieurs par tous ces points de sensibilité commune qui résultent des afFections, de l'honneur et des intérêts réciproques. Une famille entière est dans la souffrance et dans les larmes, pour le délit d'un individu. Mais ce mal attaché à la nature des choses, ce mal que toute la sagesse, toute la bienveillance du législateur ne saurait prévenir en entier, ne tourne point en reproche contre lui , et ne constitue point une peine mal assise. Si le père est mis à l'amende , on ne peut empêcher que cette amende ne tourne au préjudice du flls ; mais si , après la mort du père coupable, on ravit au flls innocent la succession paternelle, c'est un acte volontaire du législateur qui fait déborder la peine de son lit naturel.

Le législateur dans cette partie a deux devoirs à remplir. Premièrement, il doit s'abstenir de toute peine qui , dans sa première application , serait improprement assise. Le flls innocent du plus grand criminel doit trouver dans la loi une égide aussi inviolable que le premier citoyen. En second lieu, il faut réduire à son moindre terme cette portion de peine aberrante qui tombe sur des Innocents en conséquence d'une peine directe infligée au coupable. Un rebelle, par exemple, est-ll condamné à l'emprisonnement perpétuel, à la mort? On a fait contre lui tout ce qu'on peut faire. Une confiscation totale , au préjudice de ses propres héritiers , au moins de sa femme et de ses enfants , serait un acte tyrannique et odieux. Les droits d'une famille

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