CHAPITRE X
ANALYSE DU BIEN ET DU MAL POLITIQUE. — COMMENT ILS SE RÉPANDENT DANS LA SOCIÉTÉ.
Il en est du gouvernement comme de la médecine; sa seule affaire est le choix des maux. Toute loi est un mal , car toute loi est une infraction à la liberté : mais , je le répète , le gouvernement n'a que le choix des maux. £n faisant ce choix , quel doit être l'objet du législateur? Il doit s'assurer de deux choses; 1<* que, dans chaque cas, les incidents qu'il s'efforce de prévenir, sont réellement des maux ; et S<> que ces maux sont plus grands que ceux qu'il emploie pour les prévenir.
11 a donc deux choses à observer, le mal du délit et le mal de la loi : le mal de la maladie et le mal du remède.
Un mal vient rarement seul. Un lot de mal ne peut guère tomber sur un individu , sans s'étendre de là comme d'un centre. Dans le cours de sa marche, nous le verrons prendre différentes formes : nous verrons un mal d'une espèce sortir d'un mal d'une autre espèce; et même le mal provenir du bien , et le bien du mal. Tous ces changements sont importants à connatlrc et à distinguer ; c'est même en ceci qu'est l'essence de la législation. Mais heureusement ces modifications du mal sont en petit nombre , et les différences sont fortement marquées.II nous suffira de trois distinctions principales
et de deux subdivisions pour résoudre les problèmes les plus difficiles.
Mal du premier ordre.
Mal du second ordre.
Mal du troisième ordre.
Mal primitif. — Mal dérivatif.
Mal immédiat. — Mal conséquenliel.
Mal extensif. — Mal répartible.
Mal permanent. — Mal évanescent.
Voilà les seuls termes nouveaux dont nous aurons besoin pour exprimer la variété des formes que le mal peut prendre.
Le mal résultant d'une mauvaise action peut se diviser en deux lots principaux : l"" celui qui tombe immédiatement sur tel ou tels individus assignables, je l'appelle mal du premier ordre; 2*» celui qui prend sa source dans le premier, et se répand sur la communauté entière , ou sur un nombre indéfini d'individus non assignables, je l'appelle mal du second ordre.
Le mal du premier ordre peut se distinguer en deux branches : 1" le mal primitif qui est particulier à l'individu lésé, au premier souffrant, à celui , par exemple , qui est battu ou volé ; 2<> le mal dérivatif, cette portion de mal qui tombe sur des individus assignables, en conséquence du mal souffert par le premier, à raison de quelque liaison entre eux , soit d'intérêt personnel , soit de sympathie.
Le mal du second ordre peut également se distinguer en deux branches ; 1» V alarme, 2« le danger. L'alarme est une peine positive, peine d'appréhension, appréhension de souffrir le même mal dont on vient de voir un exemple. Le danger est la chance que le mal primitif ne produise des maux du même genre.
IjCS deux branches du mal du second ordre sont étroitement liées, mais cependant elles sont tellement distinctes, qu'elles peuvent exister séparément. L'alarme peut exister sans le danger; le danger peut exister sans l'alarme. On peut être dans l'effroi pour une conspiration purement imaginaire; on peut être dans la sécurité au sein d'une conspiration prête à éclater. Mais ordinairemenU'alarme et le danger vont ensemble comme effets naturels de la même cause. Le mal arrivé fait attendre des maux du même genre en les rendant probables. Le mal arrivé fait naître le danger : la perspective du danger fait naître l'alarme. Une mauvaise action entraîne un danger par l'exemple : elle peut préparer les voies à une autre mauvaise action, 1« en suggérant l'idée delà commettre, 2° en augmentant la force de la tentation.
Suivez ce qui peut se passer dans l'esprit de tel ou tel individu , lorsqu'il entend parler d'un vol qui a réussi. 11 ne connaissait pas ce moyen de subsister ou il n'y pensait pas : l'exemple agit comme une