‹ Œuvres de Jérémie Bentham (volume 2)Chapitre 19 sur 547 · ANALYSE DU MAL, SES PARTIES · texte numérisé non relu

ANALYSE DU MAL, SES PARTIES

inslracUon , et lui fait conce?oîr la première idée de recourir au même expédient. Il voit que la chose est possible, pourvu qu'on s*y prenne bien : exécutée par un autre , elle lui parait moins difficile et moios périlleuse. Cest une trace qui le guide dans iHi sentier où il n'aurait pas osé se hasarder le premier. Cet exemple a un autre effet non moins remarquable sur son esprit : c'est d'affaiblir la puissance des motifs qui le retenaient ; la crainte des lois perd une partie de sa force tant que le coupable demeure impuni ; fa crainte de la honte diminue également , parce qu'il voit des complices qui lui offrent, pour ainsi dire , une association rassurante contre le malheur du mépris. Cela est si vrai , que partout où les vols sont fréquents et impunis, ils ne causent pas plus de honte que toute autre manière d'aquérir. Les premiers Grecs n'en concevaient aucun scrupule. Les Arabes d'aujourd'hui s'en font gloire.

Appliquons cette théorie. — Vous avez été battu, blessé , insulté , volé. La masse de tos peines personnelles considérées en tous seul , forme le mal primitif. Mais vous avez des amis : la sympathie les fait participer à vos peines. Vous avez une femme, des enfants, des parents : une partie de la honte dont vous a couvert l'affront que vous avez subi, rejaillit sur eux. Vous avez des créanciers : la perte que vous avez faite vous oblige de les faire attendre. Toutes ces personnes souffrent un mal plus ou moins grave dérivé du vôtre ; et ces deux lots de mal, le vôtre et le leur, composent ensemble le nal du premier ordre.

Ce n'est pas tout. La nouvelle de ce vol avec ses circonstances se répand de bouche en bouche. Tidée du danger se réveille, et par conséquent l'alarme. Cette alarme est plus ou moins grande , selon ce qu'on a appris du caractère des voleurs, des mauvais traitements qu'ils ont faits , de leur nombre et de leurs moyens ; selon qu'on est plus ou moins près du lieu de l'événement , qu'on a plus ou moins de force et de courage , qu'on voyage seul ou avec une femme , qu'on porte avec soi plus ou nwliis d'effets précieux , etc. Le danger et cette ^MNne constituent le mal du second ordre, Jlfle mal qu'où vous a fait est de nature à ^ |i|UgtT; pjf tixempl^, si on voih a il i [famé f>ar ittbrpïitâtioa qui enveloppe une chs^u plus ou MEs nombrense irjudivîJus , il ne s'.igiL plus d\m final êimplcmenl privé, mais ^rim mal cxieniuff. Il - Mté â proporllao du nonibi-e d<; ceux <[ti|

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<lu cas précédent, le mal se trouve ici diminué à

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proportion du nombre de ceux q\ii y ]^articipeut.

Si, en conséquence de la blessure que vous avez reçue , vous souffrez quelque mal tout à fait distinct du premier, comme d'abandonner des affaires lucratives, de manquer un mariage, de ne pas obtenir un poste avantageux, c'est ce qu'on peut appeler mal conséquentieL

Le mal permanent est celui qui, une fols fait, ne peut plus se changer : par exemple, une injure personnelle irréparable, une amputation, -la mort, etc. Le mal passager ou évanescent est celui qui est susceptible de cesser tout à fait , comme une maladie qui se guérit ou comme une perte qui peut être complètement compensée.

Ces distinctions, quoique en partie nouvelles, ne sont rien moins que des si^btilités inutiles. Ce n'est que par leur moyen qu'on peut apprécier la différence de malignité entre différents crimes, et régler la proportion des peines.

Cette analyse nous fournira un enlenum moral, un moyen de décomposer les actions humaines, comme on décompose les métaux pour recc/imattre leur valeur intrinsèque et la quantité précise d'alliage.

Si parmi les actions mauvaises, ou réputées telles, il en est qui ne produisent point d'alarme, quelle différence entre ces actions et celles qui tn produisent ! L'objet du mal primitif est un seul individu ; le mal dérivatif ne peut s'étendre qu'à un petit nombre. Mais le mal du second ordre peut embrasser la société tout entière. Qu'un fanatique , par exemple, commette un assassinat poup cause d'hérésie , le mal du second ordre , l'alarme surtout , peut valoir plusieurs millions de fois le mal du premier ordre.

II y a une grande classe de délits, dont tout le mal consiste en danger. Je parle de ces actions qui, sans blesser aucun individu assignable , sont nuisibles à la société entière. Prenons pour exemple un délit contre la justice. La mauvaise conduite d%in juge, d'un accusateur ou d'un ténfbin, fait absoudre un coupable. Yoiià un mal sans doute, car voila un danger, le danger d'enhardir par l'impunité le délinquant lui-môtne à réitérer ses crimes j le danger d'encourager d'autre^ délinquants par l'exemple et •le succès du premier. Cependant il est probable que ce danger, tout gravequ'il peut être, aura échappé à l'attention du public, et que ceux qui, par l'habitude de la réflexion , sont capables de le démêler, n'en concevront point d'alarme. Ils ne craignent . pas de le voir se réaliser suf personne.

Maïs l'importance de ces distinctions ne peut se fair^e senlBrque dans leur développement. Nous en verrons bientôt une application particulière.

Si nous portons la vue encore plus loin , nous

RAISONS POUR ÉRIGER CERTAINS ACTES EN DÉLITS

découvrirons lin^autre mal qui peut résulter d'un délit. Quand Valarme arrive à uu certain point, quand elle dure longtemps , son effet ne se borne pas aux facultés passives de Thomme ; il passe jusqu'à ses facultés actives, il les amortit, il les jette dans un étal d'abattement et de torpeur. Ainsi, quand les vexations, les déprédations sont devenues habituelles, le laboureur découragé ne travaille plus que pour ne pas mourir de faim ; il cherche dans la paresse la seule consolation de ses maux : Findustrie tombe avec Tespérance, et les ronces 8*emparent des terrains les plus fertiles. Cette branche du mal peut s'appeler le mal du troisième ordre.

Que le mal arrive par le fait d'un homme , ou qu'il résulte d'un événement purement physique , toutes ces distinctions seront également applicables.

Heureusement, ce n'est pas au mal seul qu'il appartif ut de 9e propager et de se répandre. Le bien a les mêmes prérogatives. Suivez l'analogie : vous verrez Sortir d'une bonne action un bien du premier ordre y également divisible en primitif et dérivatif; et un bien du second ordre qui produit un certain degré de confiance et de sûreté.

Le bien du troisième ordre se manifeste dans cette énergie, cette gaieté de cœur, cette ardeur d'agir quMnspirent les mfolifs rémunératoires. L'homme , animé par ce sentiment de joie, trouve en lui-même des forces qu'il ne se connaissait pas.

La propagation du bien est moins rapide , moins sensible que celle du mal. Un grain de bien , si j'ose parler ainsi, est moins proiluctif en espérances qu'un grain de mal ne l'est en alarmes. Mais cette différence est abondamment compensée; car le bien est un résultat nécessaire de causes naturelles qui opèrent toujours, tandis que le mal ne se produit que par accident et par intervalle.

La société est tellement constituée, qu'en travailant à notre bonheur particulier, nous travaillons pour le bonheur général. On ne peut augmenter ses propres moyens de jouissance sans augmenter cevx d'aulrui. Deux peuples, comme deux individus, s'enrichissent par leur commerce réciproque, et tout échange est fondé sur des avantages respectifs.

Heureusement encore , les effets du mal ne sont pas toujours un mal. Ils revêtent souvent la qualité contraire. Ainsi, les peines juridiques, appliquées aux délits, quoiqu'elles produisent un m,\\ du premier ordre, cessent dans la société d'être regardées comme un mal, parce qu'elles produisent un bien du second ordre. Elles enlfÀnent de l'alarme et du danger ; mais pour qui ? ce n'est que pour une classe d'hommes malfaisants , qui veulent

bien s'y exposer : qu'ils soient tranquilles, il n'y a plus pour eux ni danger ni alarme.

Nous n'aurions jamais pu parvenir à subjuguer jusqu'à un certain point ce vaste empire du mal , si nous n'avions appris à nous servir de quelques maux pour en combattre d'autres. Il a fallu façonner ctes auxiliaires parmi les peines, pour les opposera d'autres peines qui fondaient sur nous de toutes parts. C'est ainsi que , dans l'art de guérir une autre classe de maux , les poisons bien ménagés sont devenus des remèdes.

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