AUTRE MOYEN INDIRECT
é?idence la méprise sur laquelle celte manière de penser est fondée , il fallait une méthode plus précise d'eslimer le mal d*un délit que celle dont on s'est servi jusqu'à présent.
Que les crimes de raffinement aient été plus odieux que les crimes d'ignorance, c'est-à-dire, de brutale violence, je ne m'en étonne pas. En jugeant de la grandeur des délits , on a plus suivi le principe de l'antipathie que celui de l'utilité. L'anlipathie regarde plus à la dépravation apparente du caractère, indiquée par le délit, qu'à toute autre circonstance. C'est aux yeux de la passion le point saillant de chaque acte, en comparaison duquel l'examen strict de l'utilité parait toujours froid. Or, plus un délit annonce de connaissance et de raffinement, plus il annonce de réflexion dans son auteur , plus il indique la dépravation de ses dispositions morales : mais le o^al du délit , seul objet du principe^e l'utilité , n'est pas uniquement déterminé par la dépravation du caractère J il dépend immédiatement des souffrances des personnes qui sont affectées par le délit, et de l'alarme qui résulte de ce délit pour la société en général ; et dans la somme du mal , la dépravation que manifeste l'individu coupable est une circonstance aggravante, mais non pas essentielle.
Les plus grands crimes sont ceux pour lesquels le plus petit degré de connaissatce est suffisant; l'individu le plus ignorant en sait toujours assez pour les commettre. L'inondation est plus grave que l'incendie, l'incendie plus que le meurtre, le meurtre plus que le vol , le vol plus que le filoutage. On 4ieut démontrer cette proposition par un procédé arithmétique, par un inventaire des items de mal des deux côtes, par une comparaison de la grandeur du mal de chaque individu lésé , et par le nombre des personnes qui s'y trouvent enveloppées. Mais que faut-il posséder en fait de connaissances pour être en état de commettra ces délits ? Le plus atroce de tous n'exige qu'u» degr^ de lumière qui est familier au plus barbare^, au plus sauvage des hommes.
Le viol est pire que la sédtifttion ou l'adultère; mais le viol est plus fréquent dans les temps grossiers, la séduction et l'adultère le sont plus dans les âges civilisés.
La dissémination des lumières n'a pas augmenté le nombre des délits, ni même la facilité de lés commettre , elle a seulement diversifié les moyens
* Je stppose toujours que te doramag^e du délit soit le roém»; car sous un point de vue le filoulage pourrait ôtre pire, vu qu'on peul s^eniparer d'une plus grande somme par une fraude que par un vol de grand chemin.
Pour les preuves de la supériorité des mœurs modernes sur Ici temps anciens, soyez Huffie, Essai sni la population.
de les produire : et comment les a-t-elle diversifiés? En substituant graduellement les moins nuisibles à ceux qui l'étaient davantage.
Un nouveau mode de filouter est-il inventé, l'inventeur profite pour un temps de sa découverte: mais bientôt son secret est dévoilé, et Ton est sur ses gardes. 11 faut donc recourir à un nouveau moyen qui n'a qu'un temps comme le premier et passe de même. Tout cela n'est encore que filoutage , moins mauvais que le vol, qui lui-même l'est bien moins que le brigandage *. Pouniuoi? La confiance de chacun dans sa propre prudence, dans sa sagacité, l'empêche de prendre l'alarme dans le cas du filoutage, autant que dans le vol.
Accordons cependant que les méchants abusent de tout, que plus ils savent, plus ils ont de moyens de faire le mal : que s'ensuit-il?
Si les bons et les méchants composaient deux races distinctes comme celles des blancset des noirs, on pourrait éclairer les uns et tenir les autres dans l'ignorance. Mais dans l'impossibilité' de les discerner, et vu l'alternative si fréquente du bien au mal dans les mêmes individus, il faut une même loi pour tous. Lumière générale ou aveuglement général; il n'y ïi point de parti mitoyen.
Cependant le remède sort du mal même. Les connaissances ne donneraient de l'avantage aux méchants qu'autant qu'ils en auraient la possession exclusive. Up piège reconnu cesse d'être un piège. Les peuples les plus ignorants ont su empoisonner la pointe de leurs flèches, mais il n*a appartenu qu'aux peuples policés de connaître tous les poisons, et de les combattre par des antidotes.
Il appailient à tous les hommes de commettre des crijpes ; il n'appartient qu'aux hommes éclairés de trouver les lois q^i peuvent les prévenir. Plus un homme est borné , plus il est porté à isoler son intérêt de celui de ses semblables. Plus il est éclairé, plus il saura voir l'union de son intérêt personnel avec l'intérêt général.
Parcourez l'histoire : les siècles le» plus barbares vous présentent l'assemblage de tous les crimes, et même les crimes de fourberie autant que ceux de violence. La grossièreté donne des vices et n'en exclut aucun. Â quelle époque se sont multipliés plus que jamais les f^ux litres ^ les fausses donations? Lorsque le clergé seul savait lire, lorsque, par la supériorité de ses connaissance^, il regardait les hommes à peu paès cOmme nous regardons les
Pour les preuves de lear supérioHté.sur les Âges goihiques, voyez ^oUalre, Histoire générale; Hi/m^, Histoire d'Angleterre ; Robertton , Introduclron à Charles V* JBarlngton, Observation sur les statuts anglais , et le c!ie?a1ier de C/uisle/lux, dans son Traité de la Féllcilii& publique (ouvrage bien pensé , gaals d'une exécution odédiocre^.