‹ Œuvres de Jérémie Bentham (volume 2)Chapitre 184 sur 547 · PRÉVENIR LES CONNAISSANCES NUISIBLES · texte numérisé non relu

PRÉVENIR LES CONNAISSANCES NUISIBLES

chevaux que nous ne pourrions plus soumettre à la bride, si leurs facultés intellectuelles étaient augmentées. Pourquoi, dans le même temps, avail- OD recours aux duels juridiques, aux épreuves du feu et de Teau, à tout ce qu'on appelait Jugement du ciel? C'est que, dans cette ent^ance de la raison, on n*aTait pus de principe pour discerner le vrai et le faux dans les témoignages.

Comparez les effets dans les gouvernements qui ont g^èné la publication des pensées , et ceux qui leur ont laissé un libre cours. Vous avez, d'un côté, l'Espagne, le Portugal, l'Italie ; vous avez, de l'autre, rADgleterre,la Hollande, l'Amérique septentrionale. Où y a-t-il plus de mœurs et plus de bonheur? où se commet-il plus de crimes? où la société est-elle plus douce et plus sûre ?

On n'a que trop célébré des institutions où les chefs avaient fait un monopole de leurs connaissances. Tels ont été les prêtres dans l'ancienne Egypte, les brames dans l'Indostan, les jésuites tians le Paraguai. Sur quoi il faut faire deux obser- Talions; la première, que, si leur conduite mérite «les éloges , c'est par rapport à l'intérêt de ceux mêmes qui ont inventé cette forme de gouvernement, non par rapport à l'intérêt de ceux quMui ont été fournis. Je veux admettre que les peuples ont été tranquilles et dociles sous ces théocraties : ont-ils été heureux ? Je ne le croirais pas , si du moms une servitude abjecte, de vaines terreurs, des obligations inutiles, des macérations, des privations pénibles, des oplniops tristes, sont des obstacles au bonheur.

La seconde observation , c'est qu'ils ont bien moins atteint leur but en maintenant l'ignorance nat^elle, qu'en répandant des préjugés et en propâgèmt des erreurs. Les chefs eux-mêmes ont toujours fini par être les victimes de celte politique toit% et pusillanime. Des peuples retenus dans une infériorité constante, par d^ institutions qui s'opposent à toute espèce de progrès, sont devenus la proie des peuples qui avaient acquis une supériorité comparative. Ces nations, vieillies dans l'enfance, sous des tuteurs qui p|*olongent leur imbécillité pour les gouverner plus aisément, ont loojeum offert une conquête facile , et , une fois M^gaées, n'ont4)lus fait que changer la couletir de leurs <Aa1nes.

Mais, dira-t-on, il n^t pas question parmi nous & ramener tes honîmes à l'ignorance : tous les gouveroipient^ 'sentent la né^ssité des lumières. Ce qui leur inspire des craiotes , c'est la libecté de laisse. Us ne s'opposeront jamais à la pa)^calîoQ'deé livres de sciences ; mais n'ont-ils pas raison de supposer k celle des écrits immoraux ou sédi* lieux , dont il n'est plus temps de {devenir le mal

quand une fois ils ont pris leur essor? Punir un auteur coupable, c'est prévenir peut-être ceux qui seraient tentés de l'imiter; mais empêcher, par l'institution de la censure, la publication des mauvais livres, c'est arrêter le poison dans sa source.

La liberté de la presse a ses inconvénients. Néanmoins le mal qui peut en résulter n'est pas comparable à celui de la censure.

Où trouverez-vons ce génie rare, cette intelligence supérieure, ce mortel accessible à toutes les vérités , et inaccessible à toutes les passions, pour lui confier cette dictature suprême sur toutes les productions de l'esprit humain? Pensez-vous qu'un Locke, un Leibnitz, un Newton, eussent la présomption de s'en charger ? Et quel est ce pouvoir que vous êtes forcé de donner à des hommes médiocres? C'est un pouvoir qui , par une singularité nécessaire , rassemble dans son exercice toutes les causes de prévarication et tous les caractères de l'iniquité. Qu'est-ce qu'un censeur? C'est un juge intéressé, un juge unique, un juge arbitraire, — qui fait une procédure clandestine , — condamne sans ouïr, — - et décide sans appel. Le secret, le plus grand des abus, est essentiel à la chose même. - Faire plaider publiquement la cause d'un livre, ce serait le publier pour savoir s'il doit l'être.

l[Juant au mal qui peut en résulter, il est impossible de l'évaluer , car il est impossible de dire où il s'arrête. Ce n'est rien moins que le danger d'arrêter tous les progrès de l'esprit humain dans toutes les carrières. Toute vérité intéressante et nouvelle doit avoir beaucoup d'ennemis , par cela seul qu'elle est intéressante et nouvelle. Est-il à présumer que le censeur appartienne à celte classe infiniment peu nombreuse, qui s'élève au-dessus des préjugés établis? Et quand il aurait cette force d'esprit si rare, aura-t-il le courage de se compromettre pour des découvertes dont il n'aura pas la gloire? Il n'y a pour lui qu'un parti sur : c'est de proscrire tout ce qui sort des idées communes , de passer sa faux brûlante sur tout ce qui s'élève. II ne risque rien à prohiber, il risque tout a permettre. Dans le doute , ce n'est pas lui qui souffrira : c'est la vérité qui sera étouffée.

S'il n'avait «tenu qu'aux hommes constitués en autorité d'arrêter la marche de l'esprit humain , où en serions-nous aujourd'hui? Religion, législation, • physique, morale, tout serait encore dans les ténèbreâ. Je ne veux pas répéter Ici des preuves trop connues.

La véritable censure est celle d'un public éclairé qui flétrit les opinions dangereuses et fausses; et qui eneôurage les découvertes utiles. L'audace . d'un libeUe, dans un pays libre, ne le sauve pas^do mépris général; mais, par une contradiction facile

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