‹ Œuvres de Jérémie Bentham (volume 2)Chapitre 230 sur 547 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

EMPLOI DU MOBILE DE LA RELIGION

La culture de la religion a deux objets : augmenter la force de cette sanction , — donner à cette force une direction convenable. Si celte direction est mauvaise , il est évident que moins la sanction a de force, moins elle fait de mal. En fait de religion , la première chose à examiner c'est donc sa direction : la recherche de moyens projnes ù augmenter sa force n'est qu'un objet secondnire.

Sa direction doit être conforme an plan de \\\{\lilé. Comme sanction , elle est composée de peines

et de récompenses. Ses peines doivent être attachées aux actes qui sont nuisibles à la société , et à ces actes exclusivement. Ses récompenses doivent être promises aux actes dont la tendance est avantageuse à la société, et pas à d'autres. Voilà le dogme fondamental.

Le seul moyen de juger de sa direction , c'est de la considérer uniquement sous le rapport du bien de la société politique. Tout est indif^rent au delà; et tout ce qui est indifférent en croyance religieuse est sujet à devenir pernicieux.

Mats tout article de foi est nécessairement nuisible, dès que le législateur, pour en favoriser l'adoption, met en œuvre des motifs coercilifs, des motifs pénaux. Les personnes sur lesquelles il veut influer peuvent se considérer comme formant trois classes : celles qui sont déjà de la même opinion que le législateur, — celles qui rejettent cette opinion , — celles qui ne l'adoptent ni ne la rejettent.

Pour les conformistes , la loi coercitive n'est pas nécessaire : pour les non-conformistes, elle est inutile par la supposition même, elle ne remplit pas son objet.

Quand un homme a formé son opinion , est-il au pouvoir des peines de la lui faire changer? Cette question seule parait une injure au bon sens. Les peines iraient plutôt à fins contraires ; elles serviraient plutôt à le confirmer dans son opinion qu'à le faire fléchir : en partie , parce qu'employer la contrainte c'est avouer tacitement qu'on manque de raisons ; en partie , parce que le recours à ces moyens violents produit une aversion contre les opinions qu'on veut soutenir de cette manière. Tout ce qu'on peut obtenir par les peines , c'est d'engager non à croire , mais à déclarer qu'on croit.

Ceux qui , par conviction ou par honneur, refusent cette déclaration, subissent le mal de la peine, la persécution : car ce qu'on appelle persécution ^ c'est un mal qui n'est compensé par aucun avantage, un mal en pure perte ; et celui-ci , administré par la main du magistrat, est précisément le même en nature , mais beaucoup plus fort en degré que s'il l'était par celle d'un malfaiteur ordinaire.

Ceux qui , moins forts et moins généreux, échappent par une déclaration fausse, cèdent aux menaces , au danger immédiat qui les presse ; mais cette peine du moment , évitée , se convertit pour eux en peines de conscience, s'ils ont des scrupules, et en peines de mépris de la part de la société , qui accuse de bassesse ces rétractations hypocrites. Dans cet état de choses , qu'arrive- t-il ? Une partie des citoyens doit s'accoutumer à mépriser le suffrage de loutre pour être 'en paix avec elle-même. On s'exerce à faire des distinctions subtiles entre

EMPLOI DU MOBILE DE LA RELIGION

les faussetés inooeentes et les faussetés criminelles: il s'établit des mensonges privilégiés , parce qu'ils serrent de sauvegarde contre la tyrannie; il s'établit des parjures d'usage , de fausses signatures , considérées comme de simples formules. Au milieu de ces subtilités , le respect pour la vérité s'altère , les limites du bien et du mal se confondent, une suite de faussetés , moins pardonnables , s'introduit à la faveur de la première : le tribunal de l'opinion se partage : les juges qui le composent ne suivent plus la même loi; ils ne savent plus nettement quel degré de dissimulation ils doivent condamner, et quel autre ils doivent excuser. Les voix se dispersent et se contrarient; et la sanction morale, n'ayant plus un régulateur uniforme , s'affaiblit et se déprave. Ainsi le législateur qui exige des déclarations de foi devient le corrupteur de la nation. Il sacrifle la vertu à la religion, au lieu que la religion elle-même n'est bonne qu'autant qu'elle est l'auxiliaire de la vertu.

La troisième classe à examiner est celle des personnes qui , à l'établissemeut de la loi pénale , n'ont eDcore aucune opinion formée pour ou contre. Par rapport à elles , il est probable que la loi peut influer sur la formation de leur opinion. Voyant les dangers d'un côté et la sûreté de l'autre , il est naturel qu'elles envisagent les arguments d'une opinion condamnée avec un degré de crainte et d'aversion qu'elles ne sentiront pas pour les arguments de l'opinion favorisée. Les arguments qu'on désire de trouver vrais, font une impression plus TÎveque ceux qu'on désire de trouver faux : et, par ce moyen , un homme parvient à croire , ou plutôt à ne pas rejeter, à ne pas mécroire une proposition qu'il n'aurait point adoptée, si ses inclinations avalent élé laissées libres. Dans ce dernier cas, le mal, moins grand que dans les deux premiers, ne laisse Ja$ d'être un mal. Il peut arriver, mais il n'arrive *|à* toujours que le jugement cède entièrement aux affiections : et lors même que cela arrive, c'est-àdire , lorsque la persuasion est aussi forte qu'elle peut l'être, si la crainte entre pour quelque chose dans les motifs de celte persuasion , l'esprit n'est jamais parfaitement tranquille. Ce que l'on croit un jour, on a peur de ne pas le croire le lendemain. Une vérité claire de morale ne s'ébranle point, mais ia croyance d'oq dogme est plus ou moins chancelante. De là vient cette inquiétude contre ceux qui ^l|^uent. On redoute l'examen et la discussion , "^ u'oa ne se sent pa« placé sur un terrain soKde.. ^t rien remuer ?l^s un édifice qui n'est pas

rmî! L'etitcm)|m«rff faffaibfit ; l'esprk me cbd^e uo complet ré^s (^^Mlans une sorte de crédulité aveugle; il recherîhe toutes les erreurs qui ont quelque affinité avec*t6 sienne ; il craint de

s'expliquer nettement sur le possible et l'impossible, et voudrait en confondre toutes les limites. Il aime tout ce qui entretient le sophisme, tout ce qui entrave l'intelligence humaine, tout ce qui lui persuade qu'on ne peut pas raisonner avec une entière sûreté. Il acquiert une disposition, une malheureuse dextérité à rejeter l'évidence , à donner de la force à des demi-preuves, à n'écouter qu'une des parties, à subtiliser contre la raison. En un mot, dans ce système , il faut se mettre un bandeau sur les yeux pour n'être pas blessé de l'éclat du jour.

Ainsi tout moyen pénal, employé pour augmenter la force religieuse, agit comme moyen indirect contre cette partie essentielle des mœurs , qui consiste dans le respect <le la vérité et le respect de l'opinion publique. Tous les amis éclairés de la religion pensent de même aujourd'hui ; cependant il y a bien peu d'JÉtats qui aient agi d'après ce principe. Les persécutions violentes ont cessé : mais il existe des persécutions sourdes, des peines civiles, des incapacités politiques, des lois menaçantes, une tolérance précaire : situation humiliante pour des classes d'hommes qui ne doivent leur tranquillité qu'à une indulgence tacite, à un pardon continuel.

Pour se faire des idées claires sur l'avantage que le législateur peut trouver à augmenter la force de la sanction religieuse , il faut distinguer trois cas : 1<> celui où elle lui est entièrement subordonnée; â<> celui où d'autres partagent cette Influence avec lui; 3« celui où elle dépend d'une personne étrangère. Dans ce dernier cas, la souveraineté est réellement partagée entre deux magistrats, le spirituel ( comme on parle ordinairement) et le temporel : le magistrat temporel sera dans un danger perpétuel de se voir arracher ou contester son autorité par son rival , et tout ce qu'il ferait pour augmenter la sanction religieuse , tournerait à la diminution de son propre pouvoir. Quant aux effets qui résultent d'un tel état de lutte , on en trouve le tableau dans l'histoire. Le magistrat temporel commande aux sujets telle ou telle action ; le magistrat spirituel la leur défend : quelle parti qu'ils prennent, ils sont punis par l'un ou par l'autre; proscrits ou damnés , ils sont, plac^ entre la crainte du glaive civil et la crainte du §en étern^.

Dans les pays protestants,. le clergé est essentiellement .suboi*donné au pouvoir politique : les dogmes ne dépendent pas du prince, mais ceux qui interprètent les dogmes dépendent de lui. Or le droit .d'interpréter les dogmes est à peu près la même chose que le droit de les faire. Aussi, dans les p9fB protestants, la religion se modèle plus aisément sur le plan de l'auterité politique. Les prêtres,

EMPLOI DU MOBILE DE LA RELIGION

mariés, sont plus citoyens ; ils ne forment pas entre eux une phalange qui puisse devenir redoutable : ils n*ont ni le pouvoir du confessionnal ni celui de Tabsolution.

Mais à ne considérer que les faits , soit dans les pays catholiques , soit dans les pays protestants , la religion , il faut Fa? ouer, a joué un trop grand rôle dans les malheurs des peuples. Elle semble avoir été plus souvent Tennemie que Tinstiniment du gonvernement civil. La sanction morale n'a jamais plus de force que dans le cas où elle s'accorde avec Tulilité ; mais malheureusement la sanction religieuse semble avoir eu plus de force dans les cas où sa direction était plus contraire à l'utilité. L'inefficacité de la religion , en tant qu'appliquée à promouvoir le bien politique , est le sujet éternel des déclamations de ceux mêmes qui ont le plus grand intérêt à en exagérer les bons effets. Trop peu puissante pour opérer le bien , elle l'a toujours été beaucoup pour faire le mal. C'est la sanction morale qui anime les Codrus, les Béguins, les Russel, les Algernon Sidney. C'est la sanction religieuse qui fait de Philippe II le fléau des Pays-Bas , de Marie celui de TAngleterre, et de Charles IX le bourreau de la France.

La solution vulgaire de cette difficulté, c'est d'attribuer tout le bien à la religion et tout le mal à la superstition. Mats cette distinction , dans ce sens , est purement verbale. La chose elle-même n'est pas changée , parce qu'un homme choisit le mot de religion pour la caractériser dans un cas, et celui de superstition àans l'autre. Le motif qui agit sur l'esprit est dans les deux cas précisément le même. C'est toujours la peur d'un mal et l'espérance d'un bien , de la part d'un être tout-puissant , dont on se fait des idées diverses. Aussi , en parlant de la conduite du même homme , dans la même occasion , les uns attribuent à la religion ce que les autres attribuent à la superstition.

Une autre observation aussi triviale que la première , et aussi faible que triviale , c'est qu'il n'est pas juste d'argumenter contre Xusage d'une chose d'après son abus, et que les meilleurs instruments sont ceux qui font le plus ide mal quand on en mésuse. La futilité de cet argument est facile à découvrir. Les bons effets d'une chose sonf ce qu'on appelle l'tt^a^^y les mauvais eequ^on appelle \abus. Dire que vous ne devez pas argumenter de l'abus contre l'usage , c'est dire qu'en faisaiU une juste appréciation de la tendance d'une cause , vous na devez faire attention (ja'au bien , et ne pomt con-

' \\ faut prendre garde à ne pas encourager ce^ esprit de fondaUoQS et d*aum6oes, qui ne résulte que trop des notions du christianisme vulgaire. On miUiiplie le» pauvres encore plus qu'on ne les sottiage. Ce sont les couvents des

sidérer le mal. Les instruments du bien, mal employés, peuvent souvent devenir les instruments du mal : cela est vrai ; mais le principal caractère de la perfection d'un instrument, c'est de n'être pas sujet à être mal employé. Les ingrédients les plus efficaces en médecine sont convertibles en poisons , j'en conviens; mais ceux qui sont dangereux ne sont pas si bons sur le tout, que ceux qui rendraient le même service, s'il y en avait de tels , sans être sujets aux mêmes inconvénients. Le mercure et l'opium sont très-utiles, le pain et l'eau le sont encore davantage.

J'ai parlé sans détour et avec une liberté entière. Je me suis expliqué ailleurs sur l'utilité de la religion , mais je n'omettrai pas d'observer ici qu'elle tend de plus en plus à se dégager des dogmes futiles et pernicieux , à se rapprocher de la saine morale et de la saine politique. L'iri*éligion,au contraire (je répugne à prononcer le mot à'athéisme)^ s'est manifestée de nos jours sous les formes les plus hideuses de l'absurdité , de l'immoralité et de la persécution. Cette expérience suffit pour montrer à tous les bons esprits dans quel sens ils doivent diriger leurs efforts. Mais si le gouvernement voulait agir trop ouvertement pour favoriser cette direction salutaire , il manquerait son but. C'est la liberté de l'examen qui a corrigé les erreurs des siècles d'ignorance , et ramené la religion vers son véritable objet. La liberté de l'examen achèvera de l'épurer et de la concilier avec l'utilité publique.

Ce n'est point ici le lieu d'examiner tous les services que la religion peut rendre , soit comme consolation dans les maux inséparables de l'humanité, soit comme enseignement moral plus adapté à la classe la plus nombreuse de la société , soit enfin comme moyen d'exciter la bienfaisance *, et de produire des actes utiles de dévouement qu'on n'obtiendrait peut-être pas des motifs purement humains.

Le principal usage de la religion , dans la législation civile et pénale , est de donner un nouveau degré de force au serment ^ une base de plus à la confiance.

Le serment renferme deux liens différents, le religieux et le moral : l'un obligatoire pour tous , l'autre pour ceux qui ont une certaine façon de penser. Le même formulaire qui professe d'exposer un homme, en cas de parjure, aux peines relir gieuses , l'expose , dans le même cas , aux légales et au mépris des Sommes. Le lien re . est |a pa|;tie saillante; msds la plus grancf

moines et leurs distributions jodrnalières, en Eqianpiet en Italie, qui-créent mSb classe nombreuse de niendiabls, et sont équiTalents à uiie*}oi par. laquelte.on mettrait Pindustrie à Tamende en faveur de la paresse.

Page 1