USAGE A FAIRE DE LA PUISSANCE DE L 'ÉDUCATION
L'éducation n'est que le gouvernement qui s'exerce par le magistrat domestique.
Les analogies entre la famille et l'État sont de nilure à frapper au premier coup d'oeil ; les différences sont moins saillantes, et il n'est pas moins utile de les indiquer.
!• Le gouvernement domestique doit être plus actif, plus vigilant, plus occupé de détails que le gouvernement civil. Sans une attention toujours soutenue , les familles ne subsisteraient pas.
L'autorité jçivile n'a rien de mieux à faire qu'à se fier à la prudence des individus pour la conduite lie leui%lntérêls personnels, qu'ils entendront toujours dKeux iyje le magistrat. Mais le chef de famille doit continuellement suppléer à l'inexpérience de ceux qui sont soumis à ses soins.
Cest là qu'on peut «xercer la censure , cette politique que nous avons condamnée dans le gouvernement civil. Le gouvernement domestique peut ëearter de ceux qui lui sont soumis les connaissances qui pourraient leur devenir nuisibles : il peut veiller jttr leurs liaisons et leurs lectures : il ^eut accélérer oir retarder le progrès de leurs lumières, selon les cirtoDStances. - •
St^ Cet exercice*continueI du pouvoir, qui serait atijet autant d'abus dans l'État, l'est beaucoup moins dans l'intérieur de la famille ] en effet , le père ou
BE!(TIIA1. — TOBE I.
la mère ont pour leurs enfants une afBection naturelle beaucoup plus forte que celle du magistrat civil pour les personnes qui lui sont subordonnées. L'indulgence est le plus souvent en eux le mouvement de la nature : la sévérité n'est qu'un effet de la réflexion.
3° Le gouvernement domestique peut faire usage des peines dans bien des circonstances où l'autorité civile ne le pourrait pas : c'est qu'un-chef de Camille connaît les individus , et que le législateur ne connaît que l'espèce. L'un procèlle sur des ceraitudes , l'autre sur d«s présomptions. Tel astronome serait capable peut-être de résoudre le problème de la longitude , le magistrat civil peut-il le savoir? peut il lui ordonner cette découverte et le punir de ne l'avoir pas faite? Mais l'iustilutcur particulier saura si tel problème de géométrie élémentaire est a la portée de son élève. Que la mauvaise volonté prenne le masque de l'impuissance, l'instituteur ne s'y troq^pe guère ; le magistral s'y tromperait nécessairement.
Il en est de même pour bien des vices : le magistrat public ne pourrait pas les réprimer, parce qu'il faudrait établir des bureaux de délation dans chaque famille. Le magistrat mivé, ayant sous ses yeux , sous sa main , ceux quif est chargé de conduire, peut arrêter, dès leur origine, ces mêmes vices, dont les lois ne pourraient punir que les derniers excès.
4° C'est surtout par le pouvoir des récompenses que ces deux gouvernements diffèrent. Tous les amusements, tous les besoins des jeunes élèves peuvent revêtir le caractère rémunératoire , selon la manière de les accorder avec telle condition, après tel travail. Dans Pile de Minorque on faisait dépendre la subsistance des jeunes garçons de leur adresse à tirer de l'arc ; et l'honneur de souffrir en public était, à Lacédémone, un des prix de la vertu pour la jeunesse guerrière. Point de gouvernement assez riche pour faire beaucoup avec des récompenses ; point de père assez pauvre pour ne pas en avoir un fonds inépuisable.
C'est surtout la jeunesse, cette époque des impressions vives et durables, que le législateur doit avoir en vue pour diriger le cours des inclinations vers les goûts les plus conformes à l'intérêt public.
En Russie on a su engager la jeune noblesse à entrer dans le service par des moyens aussi puissants que bien imaginés. Il en résulte peut-être moins de bons effets pour l'esprit militaire que pour la vie civile. On les accoutume a l'ofdre, à la vigilance, à la subordination. On les oblige à sortir de leurs retraites , où ils exercent une domination corruptrice sur des esclaves, et à se produire sur un
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PRÉCAUTlOMg GÉNÉRALES CONTRE LES ABUS D'AUTORITÉ.
plus grand théâtre où ils ont des égaux et des supérîeurâ. La nécessité de se fréquenter amène le désir de se plaire : le mélange des états diminue leurs préjugés réciproques, et Forgueil de la naissance est réduit à plier devant les grades du serrice. Un despotisme domestique illimité , comme était celui de la Russie, ne pouvait que gagner à se convertir m un gouvernement militaire qui a ses limites. Ainsi, dttns les circonstances données de cet empire, il était difficile de trouver un moyen général d'édu-% cation qui répondit à plus d'objets utiles.
Mais, à n'envisager (fans Héducation qu'un moyen indireet de prévenir les délits, il y faut une réforme essentielle. La classe la plus négligée doit devenir l'objet principal des soins. Moins les pères sont capables de remplir ce devoir, plus il est nécessaire que le gouvernement les remplace. Il doit veiller non-seulwnent sur des orphelins laissés dans l'indigence , mais encore «ur les enfants dont les parents ne peuvent plus mériter la confiance de la loi pour cette charge importante, sur ceux qui ont déjà commis quelque délit, ou qui, destitués de protecteurs et de ressources , sont livrés i toutes les séductions delà misère. Ces classes, absolument négligées dans la plupart des États, deviennent la pépinière du crime.
Un homme d'une rare bienfaisance, le chevalier Paulet, a\ait créé à Paris un établissement pour plus de deux cents enfants, qu'il prenait dans la classe la plus indigente, dans la mendicité. Tout roulait sui- quatre principes. OflFrfr aux élèves plusieurs objets d'étude et de travail , et laisseivJS^lus grande latitude possible à leurs goûts; — les employer réciproquement à s'instruire , en présentant au disciple l'honneur de devenir maître à son tour, comme la plus grande récompense de ses progrès ; — leur confier tout le service domestique, pour réunir le double avantage de leur instruction et de réconomie ; ~ les gouverner par eux-mêmes , et mettre chacun d'eux sous l'inspection d'un plus ancien , de manière à les rendre cautions les uns pour les autres. Dans cet établissement, tout respirait une apparence de liberté et de gaieté : il n'y avait d'autres peines qu'une oisiveté forcée, et un changement d'habits *, Les élçves un peu avancés en âge s'intéressaient aq succès général comme le fondateur, et tout allait encore en se perfectionnant, lorsque la révolution a englouti cette petite colonie dans le désastre de la fo/lune publique.
On pourrait donner plus d'étendue aux institutions de cette espèce y et les rçndre moins dispen-
iLes deux pefneâ usitées s'appelaient, Tuoe la j}e/Ue oisiveté, etPaulre, la grande oisiveté: rien de plus ingénieux que d'avoir donné a'u châtiment le nom même et ie
dieuses , soit en y multipliant les ateliers , soit en y gardant les élèves Jusqu'à l'âge de dix-huit ou vingt ans, afin qu'ils eussent le loisir d'acquitter les frais de leur éducation, et de contribuer à celle des plus jeunes. Des écoles sur ce plan , au lieu de coûter à l'État, pourraient devenir des entreprises lucratives. Mais il faudrait intéresser les élèves eux-mêmes au travail , en les payant à peu près comme des ouvriers libres, et en leur faisant un fonds d'économie qui leur serait remis a l'époque de leur établissement.