‹ Œuvres de Jérémie Bentham (volume 2)Chapitre 263 sur 547 · DES ÉGARDS DUS AUX INSTITUTIONS EXISTANTES · texte numérisé non relu

DES ÉGARDS DUS AUX INSTITUTIONS EXISTANTES

imaginable. Mais lorsi^ue vous trouverez ((ue le gonrerneraent, à cet égard, est ioferieur, vous avez lin nouvel examen à faire ? Quel est le plus grand mal? Le mal qui résulte de celle InFériorilé , ou le mai qui résultera des mesures qu'il faudra adopter pour le ct^BOgemept? Le mal àt la maladie ou le mal du remède? Le mal de laisser les choses comme eti«s sont , ou le mal des efforts et des tentatives ptur les rendre ce qu'elle» doivent être?

Cette qaeslion est bien conifditiuée ; elle en renfcraie beaucoup d'autres. Le mal du remède n'est-il que temporaire, fcUidis que le mal de la maladie serait i)ermanent? Quelle est U porlioir de biea-êlre acluel qu'on peul sacrifier à la probabilité d'un luen futur? Quand on a ftiit deux mesures , Tune de ce rju'on sacrifie , l'autre de ce qu'on croît acquérir, il faut exam i ner pour combien de tem ps il vau t la peine de. sacrifier telle portion de bien-être actuel à telle porlion ^ bien-être à venir.

dy a des peints sur lesquels un pareil examen n'est pas difficile. Le mal est si sensible, le cbangemenl est s^avantagfeux, qu1l suffit de les rappro- <j|^rgn de l'autre pour décideir tout esprit raisonrutltle. Mais il y a I>eaucoup de points très-importants, dont le pour et le contre , d'après ces principes , sont telement compliqués , que l'esprit dêmoiire en suspens et nu saurait parvenir à un résultat certain. Cependant, même dans ces cas, il est utile de «avoir oUig)) la difficulté, fût-elle insurmontable, et de marquer toutes les conditions qii'il faut remplir l^our la solution du problème , quoiqu'on ne pût* jamais atteindre à une solution complète. Le proitièmil restera dans un état d'incertitude, mais on en sera moins tranchant et moins fier : on ne donnera pas une confiance aveugle à des arguments inconcluants : on aura des principes pour démasc|uer les sopkismes , et pour humilier l'orgueil des déclamatMirs. Combien une marche prudente, combien la circonspeclion qui accompagne ce doute s^lulaire, ne sont-elles pas préférables à la témérité qui entreprend' tout sans vouloir condescendre à calculer les suites ? Il est vrai que le philosophe qui enseigne aux hommes à douler ne doit pas s'attendre à bttucoop de reconnaissance de leur part. Le doute n'a den de flalleur pour l'amour-propre , et il est momi aux passions actives et iurbuletites. La multitude ne sait pas douter ; le peuple agit toujours en sens contraire avec toute la certitude imaginable. De là vient l'ascendant des déclamateurs qui savent ItipD que, pour persuader, il faut plus s'attacher à l'énergie Ues expressions qu'à la justesse des idées.

^C'cft-le-parU qu^on a pris. — Les naturels du pays Jouiiseot d^uDe sûreté qu'ils n'ont jamais connue sous leurs aociens maitres: leur propriété est assurée: ils sont à Pabri

De là le crédit des charlatans qui no débitent que des remèdes infoillibles, et qui gagnent la confiance du peuple par le ton présomptueux et décidé qui leur attire le mépris des sages.

Que , par ra]>port à la forme du gouvernement , il y ail beaucoup de choses indifférentes , c'est ce qu'il est aisé de concevoir. Il en est de même en fait de religion , et surtout en fait de mœurs. Dès lors ce qui existe vaut mieux que ce qu'on voudrait y substituer.

U se peut qu'une loi, très-bonne dans un pays, ne doive pas être transplantée dans un autre , où , en vertu des circonstances , elle ne produirait pas les mômes effets. Reprenons l'exemple du Bengale et de l'Angleterre. Kn Angleterre , l'inslilution du jugement par jury est regardée généralement comme très-avantageuse: pourquoi? Parce que dans certaines causes on attend d'un jury plus d'impartialité que d'un juge. Mais dans le Bengale , pays conrjuis, il peut bien être que cette qualité essentielle se trouve plutôt dans un juge que dans un jury, au moins s'il était constitué de la même manière qu'en Angleterre. On accuse , en efiFfet, les Anglais, dans le Bengale , d'une cupidité insatiable, qui nourrit en eux deux penchants pour ainsi dire épidémi4|ues : penchant à se livrer à toute espèce d'extorsion au préjudice des malheureux Indiens; et penchant à exercer toute «spèce de péculat au. préjudice du trésor jiubiic. De 1* natt nne convention tacite de s'aider et sej>roléger réciproquement dans la praticpie de tous ces excès. Un jury, pri* au hasard dans la classe des Anglais, ne trouverait jamais un coupable , quelque manifeste que fût le crime. Une secrète connivence anéantirait te justice; les Asiatiques seraient livrés à l'oppression , et les retenus de l'État au pillage, sans qu'on pût trouver de remède. Mais un juge qui n'aura pas avec les naturels du pays des rapports d'intérêt qui puissent le porter à des actes d'exlorwon , et qui ne sera investi d'aucune place qui donne lieu au péculat, un juge qui, par son rang, fixe sur sa conduite les regards des hommes, qui, par sa fortune, est au-dessus de la classe commune, et , par sa responsabilité, obligé de marcher avec une précaution continuelle, sera probablement plus impartial e% plus pur quHin jury ne pourrait Tètre dans les circonstances que nous avons décrites. Il ne faut donc point de lois dans le Bengale contre l'extorsion «ti' le péculat , ou il ne faut pas y admettre le jugement par jury, ou il faut composer ce jury d'Anglais et d'Indiens ; si un tel expédient est praticable *.

des vexations arbitraires, et les grandes fortunes, faites rapidement, deviennent rares.

DES ÉGARDS DUS AUX INSTITUTlOiNS EXlSTAiNTES.

Cet exemple porte à faux , s! les imputations faites aux Anglais dans les Indes sont fausses ; mais il servirait également à cclaircir ce qa'on a posé en maxime , qu'une loi bonne dans un pays pourrait être mauvaise dans un autre, par la diversité des circonstances.

Il en est de même de différents points de religion, considérés politiquement, et de plusieurs habitudes journalières qui composent ce qu*on appelle Jes mœurs. Il est peut-être aranlag^ux, en totalité, que dans le Bengale , p^rmi les habitants de race asiatique, les maris soient disposés à enfermer leurs femmes, et que les femmes soient disposées à se laisser enfermer : tandis qu'en Angleterre il raut mieux que les maris n'aient pas une prétention semblable , ni les femmes une disposition à s'y soumettre. Si ces mœurs différentes conviennent mieux à chaque pays, c'est-à-dire, si elles y produisent la même mesure de bonheur, il ne faut pas entreprendre de les changer.

Montesquieu ne parle pas, à eet égard, d'une manière hypothétique : il prend le ton leplusaffirmatif. u Ce n'est pas seulement la pluralité des femmes (( qui exige leur clôture dans c^tains Keux d'Orient, « c'est le climat. Ceux qui liront les horreurs, les «( crimes, les perfidies, les noirceurs , les poisons, «< les assassinats que la liberté des femmes fait faire u à Goa, et dans les établissements portugais dans u les Indes, où la religion ne permet qu'une femme, K et qui les compareront^ l'innocence et à la pureté « des mœurs des femmes de Turquie , de Perse , du « Mogol , de la Chine et du Japon , verront bien u qu'il est souvent aussi nécessaire de les séparer *i des hommes , lorsqu'on n'en a qu'une, que lors- « qu'on en a plusieurs *. »

Je ne sais si ces impulatfons sont bien Tondées ; ce qu'il y a (te certain , c'est que les Anglais ont aussi leurs établissements dans les Indes, et que les femmes anglaises ont pour le moins autant de liberté que les portugaise : cependant qui a jamais ouï parler de ces abominations, comme étant plus fréquentes au . Bengale qu'ailleurs ? Si Montesquieu avait pensé à cet exemple, il n'aurait pas tout attribué à l'ihfluence du climat, et une vue plus générale de son sujet 'l'aurait rendu moins dogmatique.

Dans le tableau des institutions exfstantes dans un pays, pour les examiner et les juger, il faut bien 'tTIslinguer deux choses : l°si l'institution, relativement à son objet , est bonne ou mauvaise ; 2° s'il convient de la conserver seulement en raison de son existence , c'est-à-dire , parce que le mal du changement l'emporterait sur le mal de la con^rvalion. Mais il est difficile de faire constamment

j Esprit des Lois, liv. xvi, çbap. xi.

cette distinction , et peut-être impossible de détacher toujours, dans le langage, deux diosesqui tendent naturellement à se confondre. Dans la section précédente , il est fait mention de coutumes auxquelles il faut que, le législateur ait égard dans la transplantation d|un code , ^ns qu'pn ai pu toujours exprimer si ces coutumes en elles-même« sont bonnes ou mauvaises. Il suffît d'avertir le lecteur que parler d'une loi ^ d'une coutume, d'un point de religion qui existe, et que le législateur ne doit pas choquer sans de bonnes raisons , ce n'est pas approuver cette loi , cette coutume , ce point de religion : ce n'est que les offrir à l'attention du législateur.

Montesqiiieu pourrait fournir mille exemples de ce genre de confbsion : bornons-nous â un seul. Il pose en maxime ^ que , si le climat produit plus d'habitants que le terrain n'en peut nourrir, il est inutile de faire des lois pour engager à la propagation, licite après cela trois exemples qui semblent mis dans celte place pour servir d'appui et de justification à cette règle : car à quoi ben les citer s^s ne servaient d'autorité à son sentiment ? Cependant, il n'est pas possible qu'il les approuve. « A la Chine, u dit-il, et au Tonquin , il est permis à un pore de t( vendre ses filles et d'exposer ses enfiflits. Les t( mêmes raisons font que , dans l'Ile Tormose , la « religion ne permet pas aux femmes de mettre des « enfants au monde qu'elles n'aient trent^-eiuq «< ans : avant e^t âge , la prêtresse leur foule le , u ventre et les fait avorter. « Mais qu'il y a l(ûn de la maxime de Montesquieu à ces différentes lois , quoiqu'il les présente comme autant d'applications de la règle ! Jugez par la maxime : vous conclurez que c'est une folie de convertir un plaisir en obligation , de rendre la génération présente moins heureuse, pour augmenter une population qui se forme assez d'elle-même sans aucun moyen de contrainte. Jugez par le premier exemple , celui de l'exposition des enfants: vous conclurez qu'on fait sagement de permettre aux pères d'Ater la vie à des êtres pour qui elle ne serait qu'un fardeau, et qni ne peuvent pas sentir sa perte. Jugez par le second exemple : vous conclurez qu'on doit permettre aux pères de consigner leurs filles, sans les consulter, entre les mains d'un autre homme, pour qui elles peuvent concevoir ou de la haine ou de l'amour. Jugez par le troisième exemple : un étranger peut troubler la paix d'une famille, exposer la vie d'nne femme , la soumettre à un traitement atroce, et |g>ut cela sans aucun motif. Il Qst difficile de se faire une idée nette de ce que pensait Montesquieu : il semble qu'il a confondu la duçstion de

* Esprit des Lois, chap. xvi, liv. xxiii.

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