CHAPITRE III
irxXflŒS RELATIVES A LA MANIÈRE DE TRANSPLANTER LES LOIS.
Les maximes suivantes ne sont qu'une récapitulalion des princifies qu'on vient de poser; leur f[rande utilité autorise à les présenter sous plusieurs aspects ; mais en parlant de la transplantation des lois, j^ai dit bien des choses qui peuvent s'entendre de Tinnovation en général. Il serait difficile de distinguer toujours deux cas qui rentrent si souvent l'un (tans Tautre.
L Aucune loi ne doit être changée, aucun usage ne doit être aboli sans quelque raison spéciale.
Il faut qu'on puisse assigner quelque avantage positif pour résultat du changement.
2. Changer un usage qui répugne à nos tncsurs et à nos sentiments, sans autre raison que cette répugnance, c'est ce quvne doit point être réputé un bien.
La satisfaction est ici pour un seul ou pour un petit nombre : la peine est pour tous ou pour un grand nombre. Première raison qui suffirait seule. D'ailleurs, où s'arrêteraient ces changements fondés sur des caprices? Si mon goût seul est une raison pour moi , un goût opposé sera une raison égale pour un aûtre^ L'empereur qui voulait proscrire «ne lettre de l'alphabet , devait penser que son successeur pourrait la rétablir. La reine Elisabeth , qui fut si occupée du surplis des prêtres , devait craindre que leur -costume ne fût altéré sous le règne suivant *. ■
5. Dans toutes les choses indifférenteê , la sanction politiquedoit demeurer neutre : laissez ogir raut0rité de la sanction morale,
\a seule diAcullé est de constater ce qui ^t indifférent et ce qui ne Vm^ pBS. Yoilà le grand usaged'un catalogue complet i\t^ peines ti des plaisirs: il Fournit les seuls éléments qui puissent donner la solution de cette difficulté. Ne résulte-t-il d'un acte ni mal du premier ordre ni mal du second ordre,
* Le docteur Humer aimait à citer le trait d*uo chirurgien qui, faisant ud« oiiératioD sorr uneimin fracturée, apris aiair coupé quatre doigts , trancha de suite le cinquième •loi D^ait point blessé. Hunier \m en demanda la raison :
il appartient à la classe des choses indifférentes ^.
Quand on voulut intéresser le grand Frédéric à cette querelle théologique qui agitait la ville de Neuchâtel sur l'éternité des peines , il répondit que Si les Neuchâtelois prenaient plaisir à être damnés éternellement , il ne voulait pas leur ôter cette satisfaction.
4. L'innovation la plus facile est celle qui peut s'effectuer seulement en refusant la sanction de la loi à une coutume qui gène la liberté des sujets.
Dans les pays où la religion catholique est dominante , il siîffîrait, pour détruire ce que les couvents ont d'injurieux à la liberté , de retirer la sanction de la loi aux vœux monastiques.
Il arrive souvent , dans Tlndostan , qu'une femme , à la mort de son mari, prend la résolution de se brûler vive pour faire éclater son courage et sa tendresse. Il y aurait peut-être de la tyrannie à s'y opposer. Mais on ne doit accorder la permission qu'après un certain délai et un examen qui ne laisse aucun doute sur la liberté de son consentement.
^. L'avantage net de la loi sera comme son avantage abstrait, déduction faite des mécontentements qu'elle entraîne, et des inconvénients que ces mécontentements peuve?it produire.
Les innovateurs, entêtés de leurs idées, ne font attention qu'aux avantages abstraits. Ils comptent les mécontentements pour rien. Leur impatience de jouir est le plus grand obstacle à la réussite. Ce fut là le plus grand tort de Joseph II. La plupart des changements qu'il voulut tenter étaient bons abstraitement. Mais comme il ne considérait point les dispositions des peuples , il fit avorter, par cette imprudence , les meilleurs desseins.
Combien les hommes sont dupes des mots f Le bonheur public est-il donc ai^re chose que le contentement public ?
6. La valeur des mécontentements sera en raison composée de ces quatre choses :
1** Le nombre des mécontents.
2« Leur degré de puissance.
3<> L'intensi^^ du déplaisir dans chacun d'eux.
4^ La durée de ce déplaisir.
Voilà les bases du calcul poiu* opérer avec suocès. Plus le nombre des mécontents est petit comparativement , plus le succès est probable. Mais ee n'est pal une raison pour mettre nH)ins d'humanité dans la manière de ks traiter. N'y eùt-il qu'un seul malheureux par l'effet de l'innovation , il est digne de rattentioD du législateur. Il faut au moins relran-
<( C'est , dit 'il , que ce petit doigt resté seul paraissait ridit( cule. » Ce trait pourrait devenir un apologue poof bien dos opérateurs en législation.
* Voyez dans' ce vol., ch. x, p. 52, Analyse du mal.