CHAPITRE V
INFLUENCE DU TEMPS
Les meilleures lois possibles en tel pays , dans Fépoque actuelle , étant trouvées, on demande si ces mêmes lois auraient été également les meilleures possible pour le futur. On voit d'abord que ces. deux questions sont purement spéculatives, puisque les deux époques dont il s'agit sont hors de notre puissance ; mais comme des idées saines sur ce sujet peuvent contribuer peut-être à nous garantir de certaines méprises dans la pratique , il n*est pas inutile de l'examiner.
Le temps n'étant rien en lui-même , son influence n*est autre que celle des causes physiques et des causes morales. Quant aux causes purement physiques, leurs variations ne peuvent jamais être bien considérables. Le sol peut subir quelques changements par l'action des eaux , par celle du feu , ou par l'industrie de l'homme. Des marais se dessèchent, <rautres terrains s'inondent , des péninsules se détachent du continent, les sommets des montagnes s'affaissent par leur propre poids , des lies se forment à l'embouchure des fleuves, ou par l'éruption des volcans ; l'Océan , par ses mouvements rétrogrades ou progressifs, peut occasionner quelques changements sur ses rivages; mais ces diverses altérations ne peuvent pas changer la nature générale des lois, ni créer de nouveaux genres de délits : tout ce qui peut en résulter, c'est quelque modiflcalion dans les règlements locaux pour les adapter aux nouvelles circonstances.
Il en est de même par rapport au climat et aux productions animales ou végétales : soit par le moyen de la culture et de la population , soit par d'autres causes moins bien connues, la quantité de la chaleur sensible répandue sur la surface de la terre parait tendre graduellement à une distribution moins inégale. Les zones brûlantes deviennent petit-ètre un peu plus tempérées ; les climats froids deviennent certainement un peu plus chauds. Des végétaux de l'Amérique ont été transportés en Europe/Les alinrents et les cultures peuvent varier en conséquence. S'il en résulte quelque changenMmt cofrespondant dans les lois , ces chaqgements se
réduisent à peu de chose , et sont absolument les mêmes que ceux que nous avons indiqués comme relatifs aux circonstances locales.
Si les causes physiques jkmduispQt ptu de variations , il n'en est pas de même des causes morales. Les nations les plus éclîiîrées et les plus polies ont eu des commencemenls grossiers et barbares. Leurs mœurs étaient farouches et violentes \ leur religion , toujours sombre , toujours elfrayante, se bornait à quelques jongleries : pOtUt do communication entre les peuples, et peu entre les individus. Les lois étaient en propoi lion avec les autres progrès de l'art social. Les législations mi^mes les plus vantées dans l'antiquité sont bien loin de ce que nous concevons aujourd'hui comme le modèle de la perfection. Nous trouvons particulièrement celles des Indous et des mahométans remplies de contl*aintes inutiles, de pratiques minutieuses, d'omissiens capitales ; il n'y aurait aucun homme raisonnable qui choisit de vivre sous de telles lois; et le ministre d'État le plus ignorant de nos jours composerait un système de législation bien supérieur à ceux de Numa et de Mahomet.
Mais ne fallait-il pas des lois de cette nature pour des peuples grossiers? Pouvaient-ils supporter une législation plus parfaite? Si un instituteur trèséclairé avait voulu leur donner le code que nous regarderions aujourd'hui comme le meilleur en lui-même, aurait-il été assorti à des entendements demi -barbares? aurait -il convenu à des moBurs efl^rénées? Ces défauts que nous reprochons à ces lois n'étaient- ih point une condescendance nécessaire pour les préjugés de ces peuples? Ou, pour réduire toutes ces questions .à une seule, les lois qui seraient les meilleures aujourd'hui auraientelles été les meilleures autrefois?
SECTION I
we rétrospective : les meilleures lois possible dans l'Époque actuelle auraient-elles été les meilleures possible dans les temps passés?
Il y a deux classes de personnes qui tiennent pour la négative. Les uns sont ceux qui^ par indolence, par timidité ou par des motifs moins pardonnables, se sopt déclarés contre touie idée de réforme et d'amélioration. Rien de plus beme'ux, rten de miteux imaginé pour favoriser leur inertie que Oc pouvoir tirer de l'excellence même d'un syslèuie de lois une objection décisive contre sa convenance, e^^ de pro- t noncer solennellement que Tauteur eî^t nu iUopient un fou dangereux. 11 çst vrai que leur pitUeudu argum^t, quand on l'aniiroFondit, ne pnvnU plus qu'une contradiction dansles termes; mais combien
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peu lie gens seront capables crexaminer à fond des absurdités revêtues d'un ton sentencieux ! Oc il e«t bon , pour accontumer les esprits à l'erreur, d'appliquer ce faux raisonnement aux lois du temps \iB&%é , Dfiti de le transférer aux lois présentes. Ce n'esit pai ta seule occasion où Ton place, pour ainsi dlrn, un sophi.^me à deux mille ans en arrière, pour surprendre plus culroitement les esprits.
La Sfcoti^li' clause est composée de ceux qui ont h défendre ce^ religions fausses et absurdes qui nont entrées ihm les détails de la législation.
Un musulman capable de réfléchir et de s'éclairer, appelé â passer plusieurs années en Angleterre, est frappé des efft ts de son gouvernement. Il s'élève jusqu'il admirer h liberté des cultes , celle des individus , le progrès des sciences et de l'industrie : il ne peut s'empêcher de reconnaître dans «es lofs humaines une sagesse très-supérieure aux institutions de Mahomet qu'il rapporte à Dieu même 2 4es défauts de ces lois émanées du ciel sont si palpables et si manifestes, qu'il est impossible d^ se-les dissimuler. Mais je le suppose encore attaché aux préjugés de son enfance, que fera-t-il dans un tel embarras? Gomment parviendra-t-il à fasciner son entendement? Comment conci(iera-t-il ce ramas d'extravagances et de sottises avec la prétendue inspiration du prophète ? Voici ce qu'il fera : il disculpera le législateur en accusant le peuple : C'était , dira-t-il , un peuple stupide , grossier, opiniâtre, porté à l'idolâtrie, et qui avait besoin, comme les animaux indociles, d'un trakement rigoureux. Après avoir mis 8»coBsdence en sûreté, il conviendra sans peine qu^ , dans un certain sens, ces lois étaien Mauvaises , mais il soutiendra que, dans un autre sens, elles éfcaient Fes meilleures possible. Elles étaient nuauvaises en théorie , vous dira-t-il , elles étaient bonnes en pratique : mauvaises pour un autre peuple, ell«s étaient bonnes pour celui-là. Elles étaient mauvaises en apparence, elles étaient excellentes en réalité.
Cet argument est assez plausible, tant qu'on reste dans des termes généraux : mais si vous entrez dans les détails, si. vous en venez à l'application, vous mettrez votre musulman mal à son aise;^ril]usion ne pourra plus se soulniii^, Jt)n effet, supposez le peuple le plus superstitieux et le plus grossier, quel avantage verra-t-on a laisser chez ce [^uple de grands délits sans aucune peine, à infliger, au contraire, de grandes peines à des délits imaginaïrcSf à orne tire totalement toutes les bases d'ag- {^ravatîon , d'atiénuation , de justilicatlon et d'exemption dans les cas individuels, â abandoi^er toute la procédure judiciaire a rarbitraire le plus tbsolu, à fatiguer le peuple de reslriclbns miniUJeuses, à lui imposer des devoirs absurdes, de§ obligations
frivoles, à le condamner à l'ignorance eti l'esclavage politique , à lui défendre toute espèce cle progrès , en faisant de toutes ses lois et de toutes ses coutumes des institutions divines qu'il ne peut songer à perfectionner sans commettre un attentat contre Dieu même? Vous étiez, dites-vous, une nation ignorante et superstitieuse : mais pourquoi Mahomet vous a-t-il donné des lois capables d'augmenter ces défauts plutôt que de les diminuer? Il est possible qu'd eût été forcé d'employer des peines un peu plus sévères, parce que dans un état de demi-barbarie les hommes ont moins d'influence les uns sur les autres par l'opinion, par la sanction populaire, et parce qu'ils sont moins accoutumés à obéir aux lois, à reconnaître l'autorité du gouvernement: mais si des peines un peu plus sévères sont peutêtre Bëcessaires pour un peuple qui n'est pas encore civilisé , ne devait-il pas prévoir la civilisation future, et laisser la possibilité d'adoucir les châtiments? D'ailleurs, est-ce une raison pour punir ce qui ne doit jamais être puni? Est-ce une raison pour punir sans choix et sans mesure? L'ignorance du peuple est-elle une raison pour ne déflnir aucun droit, pour ne limiter aucun pouvoir, et pour laisser le code civil dans la même imperfection que le code criminel?
Lemahométan vous dira peut-être que ce» définitions, ces limitations supposaient un élat de connaissance qui n'existait pas, et que le législateur n'aurait pas pu se faire comprendre. Mais cette évasion ne mène pas loin ; car avec les mots du Coran , avec les idées du Coran , et rien de plus, on peut faire un code qui contiendra ceni fois plus de choses utiles que le Coran , sans aucune de ses absurdités.
Le mahométan vous dira encore que si le peuple avait pu comprendre un code plus parfait, il n'aurait pas voulu le recevoir; que Mahomet flatta les passions et les préjugés de ses sectateurs, et que s'il avait voulu les heurter il aurait échoué dans son entreprise.
Mais quelque ignorant, quelque opiniâtre que fût ce pe«ple, Mahomet n'a-l-il pas attaqué hardiment ses habitudes les plus invétérées, ses préjugés les plus enracinés? N'a-t-il pas cherché les penchants auxquels ce peuple était le plus adonné, pour les punir avec la plus grande rigueur? Et puis, si ce peuple n'avait pu supporter les restrictions les plus nécessaires , pourquoi lui auratt-il imposé cette multitude de restrictions frivoles ? On s'étonne bien plus de rol)éis$ance des dtôciples, qu'on ne. ^oit à ^ timidité de l'institi^ur. Où s'est-il jnoOllré faible, craintif, pùsillanihle^Dans qudle occasion a-t-il ménagé les opinions dofîir nantes? Quand uû h(Àime possède cette âme înfiNi*
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piiie, ce grand caractère qui le met à la tète d'uQ peuple, qui le reud législateur et prophète-, Tempire du passé s'efiFace, il commande à Tayenir, U derlent maître des opinions et des alfeclions. Un enthousiaste est composé d*un courage actif et d'une ardente imagination. Un homme timide, un égoïste, ne serajamais le fondateur d'une nouvelle loi» Wemo unquam vir magnus sine alîquo afflatu divinq fuiL Ce n*est donc pas à des considérations de prudence personnelle qu*on peut attribuer Fimperfectiondes lois de Mahomet. Il a osé tout ce que lui a montré son génie. 11 n'eàt point resté en arrière de lui-même. ]>es défauts de son ouvrage ne sont que lesdéfautsde son intelligence. S'il avait mieux su, il aurait mieux fdit. Cette conséquence, il est vrai, ruinerait entièrement les bases de la religion musulmane. Aussi ne néglige>t-on rien pour Féluder, et Fignorance universelle des Turcs n'est qu'une précaution (lu législateur pour les empêcher de découvrir son imposture.
On attribue à Solon d'avoir dit de ses lois, qu'elles étaient non les meilleures en elles-mêmes, mais les meilleures que les Athéniens fussent capables de recevoir. Ce témoignage parait d'un grand poids aux temporiseurs législatifs.
Il est bien permis de douter que Solon, tout éclairé qu'il était parmi les Athéniens , fût en état de composer les meilleures lois possible. On n'aperçoit nullement , parmi les philosophes grecs , la connaissance des vrais principes de la législation. Quelle preuve peut-on avoir que Solon fût plus éclairé que les autres? N'aurait-il pas transmis ses connaissances à quelques disciples? N'aurait-il pas laissé ce modèle de perfection pour servir après lui, ou de monument à sa gloire, ou de règle à la postérité?
Cependant , le mot de Solon pouvait être vrai dans un sens. 11 pouvait être vrai dans son application à la branche constitutionnelle des lois. Les principes de (a eonstitution des gouvernements sont beaucoup plus arbitraires que ceux du code pénal et du code civil. Us dépendent des habitudes da peuple , et de la tournure qu'ont prise ses espérances et ses craintes. 11 est probable que les Athéniens, accoutumés à la violence et à la jalousie des Etats démocratiques, ne pouvaient pas être heureux sous la même forme de gouvernement que les Lacédémoniens et d'autres républiques de Tllalie on de la Grèce. Mais ces formes constitutionnelles peuTent admettre des différences , sans être moins propres à roi)jet de rutili|^é publique. D'ailleurs , qn'est-ce que cela prouvé? Que le meilleur système fie lots , chez un peuple à demi barbare , comme étaient alors les Athéniens , ne serait pas si bien observé , et DejiroduiriNit pas de si bons tîki% que chez une natign civilisée : il ne s'ensuit nullement
qu'un système de lois imparfait serait mieux obéi et produirait de meilleurs effets que le système perfectionné. 11 se peut qoe les Athéniens, trompés par leurs préjugés , eussent refusé une excellente législation , mais il n'est pas possible que la législation inférieure leur convint mieux, fût mieux adaptée à leur bonheur. Ainsi le mot de Solon exprimait un regret, et non pas un choix. lien faisait une apologie, et non une règle.
SECTION II
VUE PROSPECTIVE ! LES LOIS LES PLtS PARFAITES AUiOURO'uUi SERAIENT-ELLES ENCORE LES PLUS PARFAITES DANS LES TEMPS FUTURS?
Peut-on croire que nous avons altdiit pu perspective le beau idéal, le 1m nu immuable de la légïiï lation? Y a-t-il des progï riit sans borne» pour l'esprit humain? Les lois que noti^ concevons atijoiinl'hnî comme parfaites, ne seront -cites pas, ^\i\ yeux de nos descendants plusëcfHirés, nussi JëfecUieuses que les législations anciennes le paraissent aux nôtres?
L'auteur de la Félicité publique a soutenu que depuis le commencement des choses jusqu'à nos jours, la condition de l'homme n'avait cessé de s'améliorer, ou du moins qu'elle était meilleure dans le siècle actuel qUe datis oucnn ilge préeêdent, et qu'il était probable qu'elle s^améttoreidil encorç. Le docteur Priestley a exalté SfS ispéra tiers an point de penser que les hoinmi's atTÏvèraieôt â un degré de bonheur qui sui [losse aujoiiririiul noln: conception. Le progrès des Inmières, le [lerfcction nement des mœurs et des \o\n ou v i iront 1 1 e non velles sources de félicité, et feront dUiiaraître a peu \wk^ tous les maux de la terre.
Cet optimisme futur, pris dons un sens tittéral, ne semble guère moins appai Lenir â la poeiiie que Tàge d'or des siècles pas^^és. Il vaut mi^^nx jiaur rimagi nation placer le bonheur en uvanl, et nous donner des espérances qui nous îinimetit , <[tu* de^ regrets qui nous découragt tkt ; mais quand il n'iit^tt de questions de cette nature , il ne fant pas delîj}urer la raison par un mélango-dc chiiiières.
Sur quel fondement raisonnable un philosophe peut il nous parler il'un perfectionnement dont nous ne saurions aujourd*hui concevoir Tidée? Tous les termes de la question nous sont bien connus : il n'y a poiut ici de mystère. Les hommes dont il se forme des idées si exaltées seront des hommes de la nième nature que nous, fivant dans le même état, doués des mêmes sens , environnés des mêmes objets, tirant leurs plaisirs et leurs peines des mêmes sources. Ainsi noui connaissons le plus haut point des^ouflranceset des jouissances
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doDt Thommeest capable. Donnez-lui un sens non- ▼eau, et Tobjection tombe; mais alors ce n'est plus le même être qui est le sujet de la question. Vous ne parlez plus de Thomme , yous parlez d'un être supérieur. Or, comment les Jumières des peuples et la peifeclion des lois peuvent-elles tendre à développer eo rhomme de nouvelles facultés? Voilà ce que devait montrer le philosophe qui voulait rendre probable cette opinion d'une perfectibilité indéfinie.
On pourra juger que les lois sont à leur maximum de perfection , et les hommes au maximum du bonheur en tant qu'il dépend d^s lois , lorsque les grands crimes seront inconnus, excepté par les lois qui les défendent ; lorsque dans le catalogue des actes prubibés il n*y aura plus de délits de mal imaglDairc; lorsque les droits et les devoirs des dÉfft^rcntca classes dlionimes seront si bien définis dans le code civil, qu'il n'y aura plus de procès qui rutilent sur k point de druit ; lorsque la procédure sero tellement sïmpliliée , que les controverses qui sVît'vrnvnt ih^ U'mpft in hnipssur des questions de fait pourront être terminées sans autres frais ni délais que ce qui est absolument nécessaire ; lorsque les cours de justice, quoique toujours ouvertes, seront rarement occupées; lorsque les nations ayant posé les armes et licencié leurs armées }Kir des traités mutuels, et non par une mutuelle îmj^ubs^^iice^ ne payeront plus que des impèis inipercepiit^les.; lorsque le commerce sera tellement libre, que ce qui peut se faire par plusieurs ne sera \mni accordé exclusivement â un petit nombre , cl que des impôts oppressifs, des jij'ohiliitions el dts faveurs ne nuiront pas â son ilévtloppenit'nt nniurel; lorsqu'on laissera en parfâîle [tberlé ces brâni lies d'industrie qui ne demandent que la îîïferlé, et qu'on accordera des encouragements pusîUrs à celles qui en ont besoin ; lorsque, par If pcrfeelionnemcnt de la loi constitutionnelle, Ifïi iîruitsi et les devoirs des officiers du public seront si bien distribuée, H tes dispositions du peuple à la soumission et à la résistance si bien tempérées, que lii prosi>érité résulta ut des causes précédentes sera hors du danger des révolutions ; enfin , lorsque la loi, qui est la règle des actions des hommes , sera concise , intelligible, sans ambiguïté , et dans les mains de tout le monde. Mais à quoi s'élève tout ce bonheur ? 11 se réduit à l'absence d'une certaine quantité de mal; à Fabsence d'une partie des maux de difl^érentes espèces auxquels la nature humaine est sujette. L'augmentation de bonheur qui en résulterait est sans doute assez grande pour exciter le zèle de tous les hommes vertueux dans cette carrière de perfectionnement qui nous est ouverte ; mais il n'y a rien là d'inconnu et de
{ mystérieux, rien qui ne soit parfaitement à la port^ de rinfelligence humaine.
Tout ce qui passe ces objets appartient aux chimères. Le parfait bonheur est dans les régions imaginaires de la philosophie , comme le remède universel et la transmutation des métaux. Dans cette époque de la plus grande perfection , le feu (fusera des incendies , les vents causeront des naufrages , l'homme sera toujours sujet aux infirmités, aux accidents, à la décrépitude et enfin à la mort. On peut diminuer, mais on ne saurait préw venir toutes les passions tristes et malfaisantes: les dons inégaux de la nature et de la fortune feront toujours naître d'amères jalousies; il y aura toujours des oppositions d'intérêt, et par conséquent des rivalités et des haines; les plaisirs seront toujours achetés par des peines, les jouissances par des privations. Un travail pénible, un assujettissement journalier , un état voisin de l'indigence , seront toujours le lot du grand nombre. Dans les conditions élevées comme dans les classes inférieures, ce qu'il y aura de commun à tous, ce sont des désirs qu'ils ne pourront pas satisfaire , des penchants qu'il faudra surmonter ; car la sûreté réciproque ne peut s'établir que "par le renoncement forcé de chacun à tout ce qui peut blesser les droits légitimes des autres. Supposez donc les lois les plus raisonnables , c'est toujours la contrainte qui est la base des lois , et la contrainte la plus salutaire dans son efi^et éloigné est toujours un mal , toujours une peine, dans son effet immédiat.
A certains égards, la perfectibilité parait avoir des limites un peu moins connues : on ne saurait assigner précisément jusqu'où l'esprit humain peut aller dans les régions de la poésie, dans les diverses branches de la littérature , dans les beaux-arts , comme la peinture , la musique , etc. Cependant il est probable que les sources de la nouveauté s'épuisent , et que si les moyens de plaisir deviennent plus exquis , le goût devient à proportion plus sévère.
Ce tableau , fidèle résultat des faits , vaut mieux qu'une exagération trompeuse qui exalte un moment les espérances , et nous laisse ensuite retomber dans le découragement , comme si on nous aiait menti en nous promettant le bonheur. Ne cherchons que le possible. C'est une carrière assez vaste pour le génie, assez difficile pour les plus grandes vertus. Nous ne ferons jamais de ce monde te séjour d'un bonheur parfait : quand il serait devenu tout ce qu'il peut devenir^ ce paradis ne serait encore, selon l'idée des Asiatiques , qu'un jardin ; mais ce jardin serait une demeure délicieuse comparée à cette forêt sauvage où les hommes ont erré si longiem(>il
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Cette tliscussîoQ était nécessaire pour moDirer que, dès à présent, on pouvait atteindre à de justes idées de la perfection en matière de gouTcrnement, Jusqu'à ce qu'on eût mis en évidence le grand principe de Tutilité ; jusqu'à ce qu'on Teàt séparé des deux faux principes avec lesquels il s'est trouvé sans cesse dans un état de confusion ; jusqu'à ce qu'on eût , à l'aMe de ce principe , reconnu le but où l'on devait tendre, et les moyens qu'on devait employer ; jusqu'à ce qu'on eût fait, pour ainsi dire, tout V appareil législatif, et mis en ordre toutes les notions fondamentales, on ne pouvait concevoir
aucune idée précise d*un système parfait de législation. Mais si enfin ces divers objets sont remplis au gré des philosophes, l'idée de la perfection n'est plus une chimère ; elle s*est , pour ainsi dire, livrée à 14iomme qui sait méditer : ou embrasse son horizon tout entier; et quoiqu'il ne soit donné à aucun homme vivant d'entrer dans cette terre promise , cependant celui qui saisit ce vaste et superbe ensemble peut se réjo^iir, comme Moïse lorsqu'au sortir du désert il découvrit du sommet de la montagne toute l'étendue et la magnificence des contrées dont il avait ouvert le chemin.