CHAPITRE XII
TABLEAU DES PROPOSITIONS
Il s'agit ici d'un appareil mécanique très-simple , qui a pour o^jet de mettre sous les yeux de l'assemblée , dans un tableau , les matières sur lesquelles on délibèrt. La simple lecture d'une proposition ne peut en donner qu'une connaissance imparfaite et fugitive. Veut-on la rendre vraiment présente à l'esprit des auditeurs, pendant toute la durée de la délibération? il faut la tenir présente à leurs yeux.
Je me borne â donner une idée générale de ce tableau , réservant un article séparé pour une description plus détaillée.
Qu'on se figure, au-dessus du siège du président, une galerie qui présente de front deux cadres d'un canevas à fond noir , mobiles comme une porte à deux battants , ayant neuf pieds de hauteur sur six de largeur : ce canevas , régulièrement percé , sert à recevoir des lettres d'un caractère assez gros pour être lisible dans toute l'étendue de la salle. Ces lettres s'y attachent par un crampon , de manière à ne pouvoir se dérangé. Dès qu'une proposition doit être l'objet d'un débat, on )a Tait passer aux compositeurs, qui la transcrjvent sur ce tableau, et qui la présentent comme dans une affiche aux re* gards de rassemblée.
L'utilité de cette invention , sous son point de
' L*anieur appelle cet termes commuables des compéUievn congénériques , ' Pour let autres règles relatives à la rédactioD des lois,
voyez, dans les Traités de législation ,\e ch^^itt cité plus haut, du Style des (ois.
TABLEAU DES PROPOSITIONS
Tue le plus général , consiste à disposer les choses de manière qu'un homme ne puisse pas éviter de connaître le texte sur lequel il doit Toter.
n est vrai que ce qu*il importe le plus de connaître , c'est le sens d*une proposition et non sa teneur y l'esprit plutôt que la lettre : maft ce n'est que par la lettre qu'on peut s'assurer de l'esprit ; une méprise sur un seul mot peut changer entièrement le fond du discours. Dès que les mots ne sont plus présents à la mémoire , on est en danger de tomber dans ces méprises : danger qu'il est insensé d'encourir , lorsqu'on peut l'éviter par un moyen simple et infaillible.
Il n'y a pas un moment , dans le cours du débat, où chaque membre n'ait besoin de connaître les termes précis de la proposition et de pouvoir la consulter , soit pour faire une application jnste de ce qu'il entend , soit pour prendre une part active à la délibération. Cette connaissance est pour lui de première nécessité , soit qu'il agisse comme juge, en donnant son suffrage, soit qu'il agisse comme avocat , en parlant pour ou contre.
Premièrement, par rapport à ceux qui écoutent, rien ne peut leur être plus agréable et plus utile que ce tableau. Tout ce qui soulage la mémoire , facilite l'intelligence; on a beaucoup moins d'incertitude sur le sens, quand on n'en a point sur les mots. Sur le simple énoncé ou la simple lecture d'une proposition , tous ceux qui ont été distraits , tous ceux qui oublient promptement , <ous ceux qui sont venus trop tard pour l'entendre, sont dans la nécessité ou d'ignorer le projet du débat, ou d'aller aux informations. De là des mouvements îrréguliers, d^s interruptions réciproques, de la confusion et du bruit.
Par rapport à ceux qui parlent, l'utilité de ce tableau est encore plus sensible. S'agit-il d'un projet de loi d'une certaine étendue , il faut , pour se rappeler le texte, un effort de mémoire qui partage l'attention dans un moment où on a besoin de l'employer d'une tout autre manière. Il ne faut pas être dans la nécessité de chercher des mots , quand on a déjà trop à faire à chercher des arguments : cette hésitation dérange la marche des Idées.
Mais , d'ailleurs , cet effort de mémoire est souvent inefficace. Rien n'est plus commun que de voir des orateurs , et même des orateurs très-exercés , tomber dans des erreurs involontaires sur les termes précis d'une proposition. Si on ne s'aperçoit pas de ce faux exposé , il en résulte un faux jugement : si on s'en aperçoit , les réclamations amènopl des apologies ou des disputes; et voilà du temps perdu ^ en accusations et en défensçs.
Ce tableau contribuerait, de plusieurs manières, à perfectionner le débat. Nous venons de dire qu'il
servait de sauvegarde à l'orateur contre les erreurs involontaires; il ne servirait pas moins ^l'assemblée contre les exposés volontairement faux, contre les tournures insidieuses par lesquelles on impute à ses antagonistes des sentiments qui ne sont pas les l«urs. Ce défaut de candeur a le même principe que la calomnie : on espère qu'il en restera toujours quelque chose. Mais ce qui protège un faux exposé, c'est la difficulté de le distinguer d'une erreur involontaire. Prévenir ce mal /c'est prévenir l'autre.
Un autre in<?onvénient des débats, ce sont les digressions. Elles tiennent souvent à une faiblesse de l'esprit , qui , sans le vouloir , perd de vue le point dont il s'agit. Mais quand l'orateur oublie le sujet , et commence à s'écarter , le tableau offre le moyen le plus propre à le ramener. Dans le régime actuel , comment remédie- t-on à ce mal? 11 ftut qu'un membre se lève , qu'il interrompe le discours , qu'il rappelle l'optnant à l'ordre. C'est une provocation , c'est un reproche ; l'amour-propre est blessé ; l'orateur attaqué se défend : ce n'est plus un débat sur le projet , c'est un plaidoyer sur la compétence de ses arguments. Le désagrément de ces scènes , quand elles ne sont pas animées par l'esprit de parti , engage à tolérer beaucoup de ces digressions, l'expérience ayant prouvé que le remède était pire que le mal. Quant au président, quoiqu'il soit de son devoir d'arrêter ces écarts, il est de sa prudence d'éviter des admonitions fréquentes , et de se livrer à des alteiyations qui pourraient compromettre sa dignité ou son impartialité.
Mais , en supposant ce tableau placé au-dessus de lui , le cas est bien différent. Il peut , sans interrompre l'orateur , l'avertir par un simple geste , et ce signe paisible n'a pas le danger d'une apostrophe personnelle. C'est un calmant et non un stimulant, un avis et non une accusation : ce n'est pas l'acte d'un adversaire, mais d'un juge. L'orateur averti n'est point appelé à s'arrêter , ni à faire une soumission et l'aveu pénible d'un tort : il n'a qu'à revenir au sujet en paraissant continuer son discours ; et il ne peut ignorer que le signe du président est un appel à l'assemblée , dont les regafds ont été dirigés sur lui.
Je dirai , enfin , que cet instrument me parait donner une grande facilité de plus poilf produire de bons amendements. Si une simple lecture suffit pour saisir l'esprit- du pr^et de loi , elle ne suffit point pour apprécier la justesse des expressions. Qu'on ait à faire des observations de style , on ne s'en fie pas à sa mémoire; on veut avoir l'écrit sous les yeux , le considérer à plusieurs reprises , appliquer le microscope de l'attention à toutes les parties : et il n'y a pas d'autre moyen de découvrir les
TABLEAU DES PROPOSITIONS
imperfections de détail. Ce genre de critiqifts est un talent particulier où Ton voit exceller des hommes qui n*ont, en aucun degré, les dons oratoires. Le grammairien consommé est plus utile qu'on ne peose au législateur.
Ce tableau aurait un mérite de plus s*il ne faisait que procurer à rassemblée les services d'un seul homme habile, mais découragé par un défaut de mémoire , et retenu , par ce désavantage , dans un état d'inaction. On sait que les deux plus importantes facultés de l'esprit, le jugement et l'inven- Ifoo , sont souvent très-fortes chez les individus qui ont la mémoire très-faible , et surtout «elle des mots. En fait de talent, comme en fait de vertu , moins le service en exige , moins on est en danger d'en manque^.
On dira peut-être que l'impression des propositions, antérieureQient au débat, remplit à peu prèsle même but, et peut tenir lieu de ce tableau. Mais, dans le cours d*une discuisiou, combien ne se fait-il pas de propositions incidentes ou imprévues! Combien d'amendements qu'on n'auraH pas le loisir d'imprimer! D'ailleurs, il s'en faut beaucoup qu'un papier à lire, à consulter, ne donne, soit aux audi* teurs, soit à l'orateur, la même facilité qu'un tableau qui reste immobile devant leurs yeux. On ne se baisse point pour lire, sans cesser d'écouter ou de parler, mais on parcourt une ligne dans un tableau sans s'interrompre. Et puis, cette grande utilité du tableau , cette force qu'il donne au règlement contre les digyssions inutiles, par un simple geste admonitif, est un avantage qui ne se trouve point dans la proposition imprimée ^.
Deicriplion du tableau.
I^ plan que je vais indiquer peut servir à une première épreuve : plus ^exécution est facile, moins les détails sont importants.
CiÊdre». Ils peuvent être dans la forme d'une porte à deux battants. Le canevas doit êire tendu de manière à présenter une surface égale qui n'enfonce point vers le milieu.
1 Je proposai ce plan de M. Beulham à plusieurs membres de l*assembléeconsliiuaDtequi le trouvèrent très-ingéiiieux et même très-utile , mais qui ne le crurent pas exécutable à cause de la rapidité des opérations de rassemblée. Pendant plotteurs mois, j^ai suivi toutes ses séances avec la plus grande assiduité , et je n*ai pas oublié combien de fois j'ai éprouTé la difficulté de connaître quel était le sujet de la délibération. Je m'adressais à plusieurs membres qui n'étaient point en état de m'en informer. Lors même que la proposition était connue, elle ne Tétait que dans son objet général, point du tout dans ses détails et dans ses termes précîï. En conséquence , on disputait continuellement sur les mots. \\ suffisait d'une absence momenUnée , d'une
Grandeur des lettres. Elle doit dépendre de l'étemtee de la salle. Un fond noir, des caractères dorés, une grande lumière sur le tableau, la forme des lettre» plutôt oblongue que carrée.
Manière de les fixer* Les lettres en forme de boutons doivent avoir un crochet, au moyen duquel l'opération de les attacher se fait avec la plus grande promptitude. L'uniformité des lignes peut être assurée par un fil dans le tissu même du drap.
Composition du tableau. Ltiàtux battants tournent sur des gonds , comme une porte. Les compositeurs, pendant qu'ils sont à l'ouvrage, seront vus de l'assemblée (ce qui assure l'émulation et la diligence. Les deux feuilles rapprochées présenteront l'aspect de deux pages d'un livre ouvert. 4 Amendements, Ils pourront être exposés sur un tableau séparé, placé immédiatement à côté de l'autre, avec un renvoi qui dirige l'œil vers la partie de la proposition originale qu'on veut amender, et un mot au haut du tableau qui indique si l'amendement est suppressify additif ow substitutif.
Multiplication des tableaux. Il en faut avoir un assortiment pour préparer toutes les propositions connues d'avance, et les faire succéder rapidement.
Contenu du tableau.
Supposez que chaque cadre ait neuf pieds de hauliur sur six de largeur, et les lettres un pouce et demi ayr trois quarts de pouce , les deux feuilles de la table contiendraient au delà de quatre pages d'impression commune in-8«. Je l'ai trouvé ainsi par une espèce de calcul approximatif*
A ttâ pieds de distance, j'ai observé, dans une église, que la table du Décalogue était parfaitement lisible pour des vues ordinaires, avec des caractères ' de trois quarts de pouce de grandeur.
Composition. On peut accélérer le travail des compositeurs, en se servant de ce qu'on, appelle en Angleterre le principe logographique y qui consiste à imjyimer non par lettres , mais yar mots entiers.
Par la multiplication des tableaux , une compo-
distraction, d*une entrée tardive, pour être entièrimeot étranger au sujet du débat. On clyrchâit à s'en instruire par des conversations qui occupaient un groupe de 'personnes, et produisaient de petits débats particulier». Nombre de pVop^sitiont ainsi présentée» passaient comme des ombres et n'étaient connues t|u'à demi. Les hommc»indo1ents partaient de là pour ne pas Toler ou pour voler de confiance , c'est-à-dire que , ne pouvant pas se faire une opinion à eux , ils s'abandonnaient à celle de leur parti.
Ces observations sont en apparence minutieuses, mais la somme de ces miqutes produit un effet considérable. Un torrent a'fst composé que de gouttes d'eau , une montagne ^ue de grains de sable.
sHioD, trop loD^e pour être mne Mit à Ja fois sous les yeux de l'assemblée, pourrait èlre pMteentëe par parties. Un projet de loi, par exemple, quelle que fût son étendue , serait préparé tfafance ; et les tableaux se succéderaient sans ralentir le travail. Maissi ce moyen a des limites , c'est-à-dire, s'il y a des cas où les circonstances ne permettent pas de s'en servir, à raison du temps et de l'espace , ces limites ne fournissent aucun argument contre son utilité dans toutes les occasions où on peut l'employer. Cette utilité est si grande, les inconvénients de l'usage actuel sont si manifestes , qu'on peut s'étonner que ce moyen n'ait pas été imaginé plus tôt : mais en ce genre, il ne faut s'étonner de rien. Sous les auspices de la routine , c'est la barbarie qui donne des lois à la civilisation ; c'est l'impéritie* qui prévaut sur l'expérience.