‹ Œuvres de Jérémie Bentham (volume 2)Chapitre 438 sur 547 · ET DES · texte numérisé non relu

ET DES

SOPHISMES ANARCHIQUES

DISCOURS PRÉLIMINAIRE

Après avoir gardé cel ouvrage par devers moi près de deux ans, après Tavoir refait en grande partie, j'ai été tenté de Fabandonner , comme Tauteur avait abandonné l'original.

M. Bentham avait borné son travail à un objet particulier. Ayant observé quels sopbismes s'élevaient habituellement dans le parlement britannique quand on proposait quelque réforme, il pensa à les ranger en front de bataille, à les attaquer tous ensemble , et à triompher de ces ennemis de la raison dans un seul combat et par une seule victoire. Il résulta de ce plan, qu'ayant toujours en vue le parlement britannique et des questions britanniques, son ou* vrage en avait contracté un caractère de parti quidevaitmémenuireàson effet; car le reproche de sophisme, devenant presque personnel, place les accusés sur la défensive; ils ne voient plm dans l'auteur un philosophe qui les instruit , mais un antagoniste qui cherche à les humilier.

Les questions parlementaires auxquelles l'ouvrage original se réfère continuellement auraient, pour la plupart des lecteurs étrangers, un autre défaut que le manque d'intérêt : elles sont peu connues, et il faudrait, pour les rendre intelligibles, accompagner chaque article d'explications fort détaillées.

Je m'étais appliqué à faire disparaître ce caractère de controverse anglaise , et à tirer de mon auteur un ouvrage applicable à peu près à toutes les assemblées poliiiques. Je sentais bien que cette matière était de beaucoup la plus aride de celles que j'avais traitées d'après les manuscrits de M. Bentham; mais je me flattais de pouvoir, dans une seconde révision, la rendre moins sèche en y semant quelques exemples tirés des débats du parlement ou de quelque antre assemblée^

Je ne me suis point trouvé capable de ce nouveau travail qui, d'ailleurs, avait ses inconvénients; et, peu satisfait de mon succès , j'aurais renoncé à publier ces fragments, si une dernière réflexion ne m'eût fait sentir qm ce Traité des Sopbismes était comme nécessaire pour compléter celui de la Tactique, tous deux allant au même but; l'un devant influer sur la forme des délibérations, l'autre sur leur substance; l'un tendant à perfectionner le mode d'agir, et l'autre le mode de raisonner. D'après cela , je me suis senti le courage de présenter ce cours de logique à ceux qui ne s'effrayent pas trop d'une lecture abstraite et laborieuse.

Je dirai pourtant qu'il me parait avoir un grand intérêt pour une classe particulière de lecteurs : les membres des assemblées délibérantes. Ce livre sort pour eux de la sphère des études spéculatives; il a un attrait de vie réello et d'utilité pratique. Les uns reconnaîtront ces sopbismes qu'ils ont vus si souvent paraître à la tribune et qu'ils ont souvent combattus avec plus ou moins de succès. Les autres auront leur conscience politique mise au confessionnal, lorsqu'ils verront signaler, parmi les instruments d'erreur, des arguments quils ont souvent fait valoir, quand l'intérêt de leur cause les disposait à tromper ou à être trompés. Tous, en voyant défiler ces sophismes en revue, pourront reconnaître un complice ou un ennemi. Ce livre, en un mot, sera pour eux ce que'serait pour des oflSciers l'ouvrage d'un militaire sur les campagnes qu'ils ont faites, ou la description des forteresses et des arsenaux d'un pays qu'ils doivent attaquer.

Pendant que M. Bentham était occupé de ce sujet, H. Halone fit paraître un ouvrage posthume de M. Gérard Hamilton, intitulé Logique

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parlementaire. Le nom de Fauteur et le titre de l*ouyrage amorcèrent la curiosité du public. Il y avait quelque chose de mystérieux sur cet écrivain. L*opinion la plus commune lui attribuait les Letlreide Junius. Il avait joué un grand rôle dans le parlement d'Irlande. Transplanté dans la chambre des communes d*Anglelerre, il n*y avait parlé qu'une seule fois. Ceux qui Tavaient entendu étaient frappés de la ressemblance de son style avec celui du fameux anonyme. On crut que son silence avait élé acheté. Quoi qu*ll en soit, il en a conservé le surnom d*Hamilton single-speech.

Lorsque Swift , sous le titre d'Avis aux domestiques, rassembla toutes les fautes, les sottises, les inGdélités qui appartiennent à cette condition , ceux mêmes auxquels il adressait ces conseils ne pouvaient pas s'y méprendre. Son but n'était pas de les corrompre. 11 voulait leur montrer, dans celte ingénieuse satire, que leurs vices étaient connus, et que leurs prétextes n'abusaient personne.

L'objet d'Hamillon est tout différent. Son livre est une école où l'art de soutenir ce qui est vrai et ce qu'on sait être faux, l'art d'appuyer une bonne mesure ou d'en défendre une mauvaise, est enseigné avec la même franchise , le même zèle pour le succès. Ce n'est point une ironie; c'est le résultat sérieux de l'expérience et de la méditation.

Son caractère politique, tel qu'il a été esquissé par lui-même et achevé par M. Malone, son panégyriste, peut se renfermer dans un seul trait. Déterminé à s'attacher à un parti , et toujours au parti dominant, quel qu'il fût, il avait pris pour maxime que toutes les mesures étaient indifférentes, qu'on ne pouvait point errer avec la majorité, et que toute la logique parlementaire devait se borner à éluder les arguments des antagonistes, et à contribuer à la victoire de son parti , sans aucun égard ni aux principes ni aux moyens.

Celui de ces moyens 'captieux qu'il explique avec prédilection et auquel il donne la palme , consiste à falsifierles opinions de son adversaire. Démosthène, interrogé sur ce qui lui paraissait le point le plus important pour l'orateur, répéta trois fois de suite que c'était Y action. Dans ce recueil d'environ cinq cents aphorismes,

Hamilton en a consacré tout au moins quarante à recommander la faUifieaiion.

Il n'était pas simplement dans un état d'indifférence entre le faux et le vrai. Il donnait une préférence décidée à la défense d'une mauvaise cause , parce qu'elle exigeait plus de dextérité, et qu'une fois blasé sur l'amour da vrai , ou se fait un mérite de savoir décorer le faux sous des couleurs trompeuses.

Les Mémoires de Dodington (lord Helcombe) sont regardés en Angleterre comme l'ouvrage où la corruption politique se montre avec le moins de déguisement : mais , quoique l'auteur n'annonce aucune prétention à la vertu, il garde une sorte de pudeur dans l'aveu de ses bassesses. Le vice y est couvert d'une gaze. D'ailleurs il raconte, et 'n'enseigne pas. C'est l'histoire d'un courtisan ; ce n'est pas une théorie politique. Hamilton, au contraire, rédige les maximes de la mauvaise foi avec une précision recherchée; il en fait un code portatif; il les recommande à tous ceux qui veulent s'avancer dans la carrière publique.

Je ne suivrai pas M. Bentham dans toutes les observations qu'il avait faites sur cet écrit peu connu ; mais je dois , d'après lui , parler de l'anleur qui a été son devancier et son modèle. Le nom d'Arisiote vient se placer comme de luimême à la tête d'un ouvrage sur les sophismes. C'est son domaine et sa création. Il a empreint cette partie de sa logique du sceau de son génie.

Quel que soit aujourd'hui notre dédain pour des formes captieuses de raisonnement, il parait qu'au temps d'Aristote il y avait des hommes qui en tiraient gloire. La Grèce , ou du moins Athènes, abondait en beaux espritsqui ouvraient des écoles pour la jeunesse, et qui cherchaient à l'envi à se distinguer par des subtilités s;Uogistiques. Un sophiste qui inventait une nouvelle forme d'argument en faisait sa propriété, et lui donnait un nom caractéristique, comme le chevelu, le tortu, le noueux, le lutteur, ou telle autre dénomination bizarre. Aristote, trop supérieur à ces charlatans pour les imiter, examina toutes ces énigmes et en donna la solution.

Il faut avouer toutefois que de ces dix-neuf sophismes , si l'on en excepte deux , Peddo principii et Non causa pro causa , les autres ne

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paraissent pas des instruments d'erreur bien dangereux. Ils semblent plus faiis pour embarrasser des enfants que pour tromper desbommes. Ils n*ont d*autre résultat que de produire un certain degré de confusion dans Tesprit. Ils ne roulent guère que sur remploi ambigu des termes. On vous présente une proposition qui , bien loin de vous paraitre convaincante, vous parait fausse au premier aspect ; mais vous ne savez pas démêler d*abord en quoi git la faiblesse de l'argument ; vous sentez le piège avant de pouvoir en débrouiller le fll. Pungunt tanqudm aculeis , interrogaUunculis anguslis : quitus etiam qui assenliunt , nihil commutantur animo , et iidim abeunt qui venerurU, Senec.

Ce que fit Aristote pour détruire les moyens de tromper est peu de chose en comparaison de ce qu'on a fait pour les enseigner. De nombreux traités de Fart oratoire , composés par des écrivains du premier ordre, renferment les instructions les plus méthodiques , les plus raffinées «ur Fart de ménager les passions , de gagher les cœurs, de présenter une cause sous Faspect le plus favorable, de produire enCn sur Fesprit des juges une impression conforme au but de Forateur.

Il est vrai que ces grands maîtres d^éloquence ne sont point, comme M. Gérard Hamilton, des professeurs d'immoralité. Us ne veulent qu'expliquer les meilleurs moyens de prouver et de réfuter, d'attaquer et de défendre, de plaire et de persuader. L'usage qu'on fait de leurs instructions ne dépend pas d'eux, et ils n'en sont point responsables. Ils ressemblent parfaitement , à cet égard , à ces auteurs de tactique militaire qui ne prennent parti pour personne, et qui n'entrent pas dans la question de la légitimité d'une guerre.

Après tant de beaux esprits qui ont enseigné indifféremment Fart d'instruire et l'art de séduire, le temps est venu de soumettre tous ces moyens oratoires à Fexamcn de la saine morale, de signaler tous les artifices qui ne tendent qu'à égarer la raison , et d'assurer aux délibérations politiques la dignité et Futilité qu'elles ne peuvent recevoir que de la vérité et de la vertu.

Il ne s'agit donc plus ici de ces sophismes de mots qui nesontdes pièges que pour des novices ;

mais de ces sophismes de principes qui ne conservent que trop un empire de préjugé ou d'habitude sur des hommes faits. L«S premiers ne peuvent servir qu'à la dispute-dans les écoles, et n'entraînent point d'erreurs de pratique. Les autres sont des instruments de parti dans les assemblées délibérantes, et ils influent sur lo bonheur des nations.

J'entends les railleries des prétendus sages. Former une assemblée d'orateurs sans sophismes, de bons logiciens; élever un corps nombreux à un degré de raison et de perfection qu'on n'attend pas même d'un individu; sup^ poser que Famour de la justice peut Femporter sur tous les intérêts : n'est-ce pas là évidemment vouloir l'impossible et se laisser éblouir d'un beau idéal? Je pourrais répondre avec Horace :

Non poMis oculo quantum conleodere Lyuceus, Non lamea idcircè contemoas lipi»us inuDgi.

Mais n'y a-t-il pas en morale comme en physique des erreurs que la philosophie a fait dis-* paraitre? Ceux qui nient tout progrès de la raison contredisent les faits les plus évidents. Ils ne s'accordent pas mieux avec eux mêmes; car pourquoi se donneraient ils la peine d'écrire et de raisonner, s'ils pensaient que les opi« nions fussent inaltérables? La bonne logique est au sophisme ce que la chimie est à l'or faux. Il est possible de décrier de faux arguments , au point qu'ils n'osent plus se montrer. Je n'en veux ici .pour exemple que la doctrine si longtemps fameuse, même en Angleterre, sur le droit divin des rois, et sur Yobéissance passive des peuples : celui qui la soutiendrait de nos jours serait plutôt un objet de pitié que d'indignation. Il en est de même de plusieurs faux systèmes qui ont eu leurs jours de splendeur et qui sont maintenant tombés dans l'oubli. Mais si je prolongeais ces réflexions contre un des sophismes les plus dangereux , je m'écarterais de Fobjct d'une préface et j'anticiperais sur Fouvrage même.

Unedes plus grandes difficultés que j'éprouve dans les publications successives des écrits de M. Bentham , c'est de les rendre indépendants les uns des au très t sans nuireà leur clarté. Mais on ne peut réussira cet égard qu'imparfaite-

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ment. Un écrivàia méthodique avance régulièrement dans ses recherches. Ses premiers principes une fois posés, il ne fait que les développer dans ses productions subséquentes ; il suppose que ses lecteurs sont déjà en connaissance avec lui ; il ne revient pas sur des preuves établies; il admet beaucoup de choses sous-entendues. C*est ainsi que, dans les Traités de ligiskUion, le premier livre expose le principe de Vutilité générale cammelewMl principe de raisonnement en morale et en jurisprudence; il contient la véritable logique du législateur , et il est terminé par un chapitre sur les fausses manières de raisonner en matière de législation. L'ouvrage que je publie aujourd'hui n'en est qu'une suite ou qu'un développement ; et, quelques efforts que j'aie faits pour me passer de renvois, je sens qu'un lecteur qui n'aurait aucune connaissance de ce traité préliminaire pourrait souvent trouver quelque chose d'obscur ou d'incomplet dans celui«<ci. Telle est la liaison qui existe dans les œuvres d'un génie philosophique. Ce ne sont pas des fragments isolés , ce sont des parties d'un même tout. Plus on considère leur ensemble, plus on y découvre de correspondance et d'union.

Lorsque je publiai à Londres, en 18il, la Théorie despeinfs et des récompenses , M. Bentham exigea de moi de déclarer, dans la préface, qu'il ne voulait en aucune manière être responsable de ces ouvrages, extraits de manuscrits qu'il n'avait ni achevés ni revus* Je dois, à plus forte

raison, le libérer de toute responsabilité sur ces deux traités , que j'ai travaillés sur des essais plus incomplets encore : j'ai changé la forme du premier et la distribution du second. J'ai traité chaque partie avec la même liberté dans ledétail que si lefond m'eût appartenu. Ce n'est pas par un sentiment d'amour-propre, mais par nécessité que je me suis attaché à ce mode de rédaction. Je n'aurais pas besoin d'apologie i cet égard auprès de ceux qui auraient vu les originaux qui ont servi à mon travail; je n'en aurai pas même besoin auprès de ceux qui ont lu les ouvrages que l'auteur a publiés. Ils ont la preuve toute acquise que, pour les rendre accessibles à un grand nombre de lecteurs, il fallait leur donner des formes moins austères, moins didactiques , et les traduire dans un langage plus familier que le sien. Admirable dans l'analyse, admirable dans la justesse et la précision des idées, tout ce qui sort de ses mains porte le caractère d'un génie créateur. S'il attribue aux lecteurs plus de force, plus de persévérance qu'ils n'en ont dans la poursuite des vérités abstraites « s'il leur fournit plus de pensées qu'une attention commune n'en peal digérer, et dans une forme peu attrayante, parce qu'elle est toujours démonstrative, c'est un objet de regret sans doute; mais il n'appa^ tient qu'à un esprit supérieur de tomber dans ce défaut , et on l'explique facilement de la part d'un penseur qui s'est voué depuis longtemps à une solitude laborieuse.

INTRODUCTION

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