‹ Œuvres de Jérémie Bentham (volume 2)Chapitre 449 sur 547 · SOPHISME DU VETO UNIVERSEL · texte numérisé non relu

SOPHISME DU VETO UNIVERSEL

très- fausse de leur nombre et de leur contiguïté. Cest ainsi que , de loin , on croit voir une forêt touffue où on ne découvre , en approchant , que des arbres dispersés à une grande distance.

Mais faut-il donc agir et raisonner comme si nous n^avions point eu d'aneètres? Tout ce qu*ils ont fait, tout ce qu'ils ont pensé, doit-il être complé pour rien? Devons-nous mépriser tous leurs temples, et nous considérer comme si nous étions an lendemain de la création ?

Cçtte manière de raisonQcr serait encore plus absurde et plus dangereuse que celle que je combats. Nos ancêtres ont été ce que nous sommes , ils ont senti les maux , ils en ont cherché les remèdes. Leur pratique forme une grande partie de notre propre expérience. Ce quMls ont trouvé de bon en tout genre est notre héritage; et surtout les bonnes lois qui, en vieillissant, acquièrent un mérite déplus, celui d'être mieux amalgamées aux mœurs , aux habitudes nationales , el d'avoir leur preuve toute faite. Mais dans les âges précédents comme dans le Qêtre 9 et plus encore que dans le nùtre , tous ceux qui avaient en main le pouvoir s'occupaient plus de leur intérêt personnel que de l'intérêt public ; ils ne trouvaient pas dans une opinion éclairée un frein puissant. Les causes d*abus et de corruption étaient les mêmes, et Fantidote était beaucoup plus feible.

Les matériaux utiles que fournissent les anciens temps ne sont pas les opinions , ce sont les faits. L'instruction qu'on peut tirer des faits est indépendante de la sagesse des opinions ; et même entre celles-ci, les plus folles sont peut-être les plus instructives. Une opinion insensée conduit à des actions insensées, et les désastres qui en résultent produisent les avertissements les plus salutaires.

La folie de nos ancêtres est donc plus instructive pour nous que leur sagesse : et cependant ce n'est pas à leur folie , mais à leur sagesse que nous réfèrent , pour notre instruction , les prétendus sages de notre ten^ps.

Mais en supposant que nos ancêtres fussent aussi bons juges de leurs intérêts que nous le sommes (les nôtres, s*ensuil-il que leur opinion doi^e faire autorité pour nous? Non, puisqu'elle n'était point formée sur l'état des faits actuels , et qu'en faisant desjhais pour eux, ils n'ont pas pu imaginer quelles seraient les circonatances où nous serions placés. La connaissance des faits est la première base d'un bon jugement , et cette base manque à toutes les inductions qu'on veut tirer de l'autorité. Vouloir se guyJer par les opinions d'un autre siècle , ce serait faire comme un voyageur qui , pour aller de Parfe à Rome , aimerait mieux se fier à un itinéraire du douzième siècle qu'au livre de poste le plus récent.

Page 1