‹ Œuvres de Jérémie Bentham (volume 2)Chapitre 45 sur 547 · RÉPONSE A UNE OBJECTION · texte numérisé non relu

RÉPONSE A UNE OBJECTION

Mais peut-être les lois de la propriété sont bonnes pour ceux qui possèdent, et oppressives pour C€ux . qui n'ont rien. Le pauvre est peut-être plu* malheureux qu'il ne le serait sans elles.

Les loi*, en créant la propriété, ont 'créé la richesse , mais par rapport à la pauvreté : elle n'est pas l'ouvrage des lois, elle est l'état primitif 4e l'espèce humaine ; l'homme qui ne subsiste que du jour au jour, est précisément l'homme de la ngture,. le sauvage. Le pauvre dans la société n\)blient rieç, je l'avoue , que par un travail pénible ^ mais Qans l'état naturel que peut-il obtenir qu'au prix de ses sueurs? La chasse n'a-t-elle pas ses faUgues, la pêche ses dangers , la guerre ses incertitudes? Et si l'homme parait aimer celte vie aventnrière, s'il a un instinct avide de cette espèce de périls, si le sauvage jouit avec délices d'une oisiveté si chèrement achetée, faut-il en conclure qu'il est plus heUreux que nos cultivateurs? Non : le travail de ceux-ci eW plus uniforme, mais la récompense estpluo assffrée, le sort de la femme est beaucod^ plus doux, l'enfance et la vieillesse ont plus de ressources, l'espèce multiplie dans une proportion mille ^is plus grande, et cela seul suffit pour moBtrer de qnef côté est la supériorité de bonheur. Ainsi les foi», en créant la richesse, sont encore les bienfailrices^e ceux qui restent dans la pauvreté naturelle. Ih participent plus ou moins aux plaisîVs , aux avantages et aux secours d'une société civilisée. Leur^ndustrie et leur travail lesplaœnt parmi les candidats de la fc^tune. Et n*ont-iis pas leurs plaisirs d'acquisition? L'espérance ne se mêle - t-elle pas à leurs travaux ? La sûreté que la loi leur donne est-elle moins importante? Ceux qui regardent de haut dans les rfings inférieurs , voient tous les objets plus petits ; mais vers le bas de la pyramide, c'est le sommet qui s*efface à son tour. Si loin de ces comparaisons on ne songe pas à en faire; on n'est jamais tourmenté de l'impossible. En sorte qu'à tout considérer , la protection des lois peut contribuer au bonheur de la chaumière autant qu'à la sécurité du palais. On est étonné qu'un écrivain aussi judicieux que

Beccaria, ail interjeté, dans un ouvrage dicté par la plus saine philosophie, un doute subversif de l'ordre social : Le droit de la propriété y dit-il, est un droit terrible, et qui n'est peut- être pas nécessaire. On a fondé sur ce droit des lois lyranniques et sanguinaires. On en a fait un abus affreux. Mais le droit lui-mêmo ne présente que des idées de plaisir, d'abondance et de sûreté. C'est ce droit qui a vaincu l'aversion naturelle du travail, qui a donné à l'homme l'empire de la terre, qui a fait cesser la vie errante des peuples, qui a formé l'amour de la pairie et celui de la postérité. Jouir promptement , jouir sans peine, voilà le désir uni versel des hommes . C'est ce désir qui est terrible, puisqu'il armerait tous jceux qui n'ont rieq contre ceux qui ont quelque chose. Mais le droit qui restreint ce désir est le plus beau triomphe de l'humanité sur elle-même.

Page 1