Abus des mots spéculatif, théorique, etc
Je ne condamne pas l'usage de ces mots , mais leur abus. Or, il y a abus toutes les fois que dans une discussion sérieuse, sans alléguer aucune objection spécifique , on prétend faire rejeter une mesure en lui appliquant une de ces épithètes de réprobation.
Supposez, en efFet, que la mesure en question soit telle , qu'on puisse justement la qualifier de visionnaire, romanesque, chimérique, il ftut que les idées d'un homme soient bien confuses et son vocabulaire étrangement rétréci , s'il ne peut faire entendre ce qu'il y trouve de mauvais qii^n lui appliquant des épithètes injurieuses qui wt si soi^vent servi à jeter du blâme su^ tout ce quy*est élevé au-dessus des notions vulgaires. «^
La peur des théories^ a un fondement ^aitt la raison.
Il y a une propension commune de Ia4>art de ceux qui adoptent une théoHo, à fa pousser trop loin , — c'est-à-dire à mettre en avant telle proposition générale qui n'est vraie qu'appè^ qu'on eo a
ut quœ dicendo refutare non possumus, quasi fastidiendo cali^mus,- *
QUIHf., 1. V, c. ziu.
SOPHISMES DES ANTIPENSEURS.
déduit eertaines exceptions ; à la mettre , dis-je , en ayant , sans égard à ces exceptions , et, par conséquent, à s'écarter proportionnellement de la ?énté.
Ce penchant à abuser des théories a été h source d'une foule d'erreurs dans toutes les sciences ; mais quelle est la ci^nclusion qu'on en peut justement tirer? Ce n'est pas de rejeter comme fausses toutes les propositions théoriques, mais c'est de n'en admettre aucune, dans un cas particulier, sans avoir bien examiné s'il n'y a point d'exception à faire dans la maxime générale pour la tenir dans les limites de la vérité et de l'utilité.
La raison , l'intelligence , les connaissances d'un individu sont exactement proportionnelles à l'étendue et au nombre des propositions générales qu'il a formées snr de bonnes preuves : en d'autres termes , l'étendue de sa théorie est l'étendue de son savoir.
Conclure d'un exemple de fausse théorie que toutes les théories sont' fausses, c'est conclure qu'on doit mal raisonner parce qu'on raisonne , ou qu'on doit parler faux parce qu'on parle.
On dirait qu'il existe un préjugé secret contre la pensée , qu'elle n'est pas une chose tout à fait innocente et qu'on ose avouer. Nombre de gens ont une disposition à s'en défendre et à la renier. V Je ne donne pas dans les spéculations, je ne « suis pas pour les théories. » Mais spéculation , théorie , est-ce autre chose que pensée , ou du moins pensée un peu au-dessus des pensées com- ^ muoes? Peut-on abjurer la spéculation , la théorie, sans abjurer la faculté de penser? Et cependant si ce n'est pas là ce qu'on veut dire , on ne dit absolument rien.
11 faudra donc , pour échapper à l'imputation d^tre un théoriste, un homme dangereux, renoncer à tout ce qui nous élève au-dessus de la classe inculte qui ne pense point»
« Le plan que vous proposez , je le rejette parce u que Tobjet en est mauvais , ou si Tobjet est bon, « les moyens ne sont pas propres à l'atteindre. » — Si c'est là ce que vous entendez , ne pouvez- vous pas le dire? Cette manière (l'objecter ne serait-elle pas'pkis utile , plus franche , plus homiètei plus d'atooM avec le bon sens , que ce vain reproche de spéculation et de théorie ?