‹ Œuvres de Jérémie Bentham (volume 2)Chapitre 502 sur 547 · Des termes imposteurs · texte numérisé non relu

Des termes imposteurs

Tout ce que nous avons dit du sophisme précédent s'applique également à celui-ci ; c*est qu'il en diffère très-peu. La seule différence est qu'il s'applique à des cas où l'objet, sous son vrai nom, serait clairement injustifiable. Il f^ut donc avoir recours, pour le justifier, à quelque terme déceptif d'une signification plus étendue et qui embrasse d'autres objets que le public est disposé à approuver.

Avec cet artifice , au lieu d'exciter le dégoût et l'aversion par l'emploi du mot propre , vous parvenez à vous faire écouter sans répugnance et à envelopper le mal avec le bien.

Le mot persécution n'est pas dans le dictionnaire des persécuteurs. Ils ne parlent que de xe/a pour la religion. y^ Lorsque l'abbé Terray faisait une banqueroute aux créanciers publics, il lui donnait Uf nom de retenue.

9o Le mode ,du salaire. — La dlme opère comme on découragement pour Tagriculffire , et produit entre les ecclésiastlflue^^t les paroissiens les dispositions Hi pins pro|)res à nuire au ministère des premiers.

3° Lettformes d'admissioi^. — ,L*obligation de slg^nernn formiriaire de foi, est apposée à tous ceui qui entrent dans les ordres. Leur première démarche est de lieir leur croyance par un serment tout au moins téméraire.

SOPHISMES DES TERMES AMBIGUS

Dans remploi de ce sophisme, il y a deux ohjeU à considérer: 1» Un fait, une circonstance qui, vue dans son état naturel et désignée par son vrai nom , serait peu honorable ou peu agréable et qu'on a besoin de couvrir ou de déguiser. ( Res tegenda. )

5t? La dénomination particulière à laquelle on a recours pour servir de voile ou d'enveloppe à l'idée qui déplatt, ou même pour lui concilier quelque faveur à l'aide d'un heureux accessoire *. ( Tegumen, )

Si le terme apologétique est heureusement choisi, tous ceux qui , par intérêt ou par préjugé, pensent favorablement de l'objet que vous défendez, approuveront, à la faveur de l'équivoque, ce qui est justifiable el ce qui ne l'est pas. 11 est vrai que si on les presse vivement , si on établit clairement la distinction qui sépare le vrai du faux , si on leur ôte , en un mot , le subterfuge , et que le voile soit déchiré, ils peuvent se trouver dans la nécessité de limiter leur approbation à la partie louable, et d'abandonner ce qui ne l'est pas.

Mais aussi longtemps que la distinction n'est pas mise en évidence, il existe un prétexte pour donner à l'objet en question un suffrage qu'on n'oserait pas hasarder si la ligne de démarcation entre le mal et le bien était clairement tracée.

Appliquons ceci à un des termes les plus communs et les plus équivoques dans la langue politique.

Exemple: Influence du goaveroemeDt.

Vinfluetwe du gouvernement est un de ces termes ambigus qui fournissent une grande matière aux débats , soit pour l'attaque , soit pour la défense. Sous le nom de corruption , peu oseraient la justifier ouvertement et sans réserve : mais aussi longtemps qu'on se sert du terme générique iVinfluence , il n'est pas un être pensant qui voulût prononcer à cet égard une condamnation absolue.

Le mot influence f relativement au gouvernement , c'est-à-dire au roi et à ses ministres , ren-

* Prenons un exemple familier. Le terme gaianterie est pris en deux sens. Dans Pun, il exprime la disposition du sexe le plus fort à témoigner, en toute occasion, au plus faible , ces égaies , cette affection , celte déférence , qui forment le caractère distinctif de liV'Civillsalion et son plus beau titre de supériorité sur la vie sa'uvage.

Dans Tautre sens, il est synonyme d^adultêre, mais non pas tellement synonyme qu^il n'y ajoute une idée acce|soise. Ce terme, employé loûvent dans un sens où il emporte approbation , en conserve une teinte flatteuse qui adoucit ridée que présenterait le mol propre.

Maisqu''on prenne Phomroe le moins scrupuleux ou même

ferme deux espèces d'influence ; Tune , qu'on ne peut condamner sans condamner en même temps toute forme de gouvernement monarchique, et que , par conséquent , on ne peut vouloir détruire qu'en voulant détruire la monarchie ; l'autre, qu'on peut condamner et qu'on peut aspirer .è supprimer sans avoir la moindre pensée de condamner le gouvernement monarchique , ou de lui porter atteinte.

Influence de volonté sur volonté ; influence d'entendement sur entendement^ voilà la distinction radicale , la ligne démarcative enU'e ce qui est en ce genre injustifiable om justifiable ^ utile ou nuisible.

L'influence d'entendement sur entendement est une influence à laquelle il ne faut donner aucune gêne, qu'il f^ut laisser régner dans toute son étendue et dans tous les cas , et de la part de tous et envers tous : à plus forte raison , de la pat t du gouvernement par rapport au peuple et aux représentants du peuple.

Ce n'est pas à dire que cette influence soit tou* jours salutaire : elle peut produire de mauvais effets et dans tous les cas et dans tous les dr grés imaginables ; mais ôtez cette influence, il est impossible de produire aucun bien ; laissez-la subsister avec une liberté entière, le remède est toujours. à côté du mal.

L'influence d'entendement sur entendement n'iest, en un mot , autre chose que l'influence de la raison humaine : guide qui peut, comme tous les guides, manquer sa route par erreur, ou égarer frauduleusement, mais guide unique et nécessaire , auquel on ne peut rien substituer.

L'exercice (lu pouvoir exécutif suppose nécesrsairement Finfluence de volonté sur volonté; car, sans cela , le mot autorité n'aurait aucun sens , et c'est là précisément ce qui distingue un ordre d'avec un simple conseil : un cou^mI opère par l'influence d'entemloment sur entendunent : un ordre, par l'influence de volonté sur volonté»

Jusque-là , et tant que cette influence ne î^Vxprce que sur les personnes qui doiveiii y être soumise^ . elle ne peut être exposée à aucune objection rakoo^

le plus glorieux de ce qu*il envisage coqijiiq les irWoipbt^a dâ son mérite, il se gardera soigneusement de le« dé«i|j;u«r par des termes auxquels ses auditeurs attachent un»en$ile i éjiirobation. Pour ménager le tentlAent moral n les bien«é;inee« du langage , il cherche une expression détoiirné^ qui , loin de rappeler un aet^éfendu, présente, au con ira iri^ , rie» asso* ciations avec des qualités aimables et bHliancet. Le dictionnaire du béros devient celui de Thomme à bonnes fortïines. Il y a plus. Il attend les mêmes égards de tout le monde. Parlez-lui de ses adultères, il pourra se croire insulté. Mars si vous lui parlez de ses galanteries on de ses succès, Il n*y verra qu'on compliment très-flatteur.

SOPHISMES DES TERMES AMBIGUS

nable: elle est légitime^ ou le mol légitime doit être effacé du dictionnaire.

Mais dans un État libre , par exemple , dans la constitution britannique, quand celte influence s*applique , soit à des membres du parlement , soit i leurs é&ecteurs, peut-elle être considérée comme légitime?

Non , sans doute , disent ceux qui la condamnent ; car à proportion que celte influence est exercée et qu'eik est efficace, la volonté que professe Tbomme qui donne son vote n'est point en effet sa volonté , mais celle du gouvernement ; en sorte que si chaque membre du parlement , par exemple , était soumis à cette influence, et soumis sans exception et sans réserve , le gouvernement ne serait plus une monarchie limitée, mais serait , dans le fait , une monarchie absolue : limitée seulement dans la forme , ei même ne continuant à Tétre qu'autant que le monarque le voudrait ainsi.

Les fonctions d'un membre du parlement peuvent se ranger sous trois classes: législatives, judiciaires, fnquisitives : les législatives, en vertu desquelles chaque membre , s'il le veut , prend part à la confection d'une loi; les judiciaires , qui sont presque exclusivement exercées par la chambre des pairs ; les inquisitives , qui ont lieu par une enquête sur des faits, pour servir de base , si le cas le requiert , à quelque mesure législative ou judiciaire. C'est par une enquête qu'on procède, par exemple, pour avérer l'inconduite ou l'incapacité d*un grand officier de la couronne, et pour demander au roi sa destitution.

Mail iupposons le cas extrême qui a été décrit cî4Mflk« loutrN ces fonctions sont également illusoires. Toute loi »iui plaît au gouvernement sera ^^ non-Mulrmi'ïil j>r*^entée, mais acceptée : toute loi ^^BifUiiUji dt'')tltiH nr ^t ra pas même présentée. Aucun ^^Blu|ppmeni m Km r^ndu que conformément' à ses •^^SiiXi Chaque nnjuête qui lui convient se fera de !<Ttitr : loufc rmjik^le qui ne lui convient pas sera «lîjipnmre : H , en particulier, quelles que soient lea m»JM:r{«»tic»ns iles officiers de la couronne, à v^Stlûitis i|Ui' k rot i)'y consente, îl n'y aura plus ^. d'MppH nir roi \\m\y leur renvoi , c'est-à-dire qu'il 11*)' 111] i.i \Am il^if^pel ; car si le roi est mécontent %Xmx, W Uf!i niivtira de bii-m4me, et s'il ne l'est pa«( , toute jiE;ih»tv nt serait que du temps perdu.

Kirtenuc ^ ce point uextrème que j'ai supposé, rinniiitnre ilt» |:j tDVronne serait universellement considérée comme une Influence 'Ministre : il n'y a )»as« peut-être, un seul individu qui osât ouvertement énoncer une opinion contraire.

Mais entre les membres du parlement , il en est plusieurs (et c'est un fait incontestable) sur qui cette influence est exercée : car, qu'elle produise

•on effet ou non, elle est toujours exercée sur celui qui possède une place lucrative qu'on peut lui ôter ; disons mieux , elle s'exerce d'elle-même, et d'autant plus sûrement , qu'il n'est pas besoin , de la part du ministre , qu'il fasse un acte exprès , ou qu'il signifie une volonté à un individu placé dans de telles circonstances. Sa docilité est sousentendue ; et le mécanisme est d'autant plus parfait, qu'il n'a pas besoin d'être remonté par une main étrangère.

Voici donc la grande question en dispute.

Selon les uns, de toute cette influence de volonté sur volonté exercée par le ministère sur un membre du parlement , il n'y en a pas une seule particule de nécessaire , pas une d'utile , pas une qui ne soit pernicieuse ; et , en conséquence , ils la désignent constamment sous le nom de corruption.

Il en est d'autres qui pensent , ou du moins qui soutiennent que cette influence , soît en totalité, soit en partie, n'est pas seulement innocente ^ mais qu'elle est utile, et non-seulement utile, mais absolument nécessaire pour maintenir la constitution dans un état de vigueur ; et parmi les adhérents de cette dernière opinion , se trouvent naturellement tous ceux qui ont part aux avantages dont cette influence se compose.

Voici donc l'usage et l'application de ce genre de sophisme.

Le mot corruption ayant un sens de blâme, ne saurait être employé par ceux qui défendent la chose même sans leur donner un air de contradiction ou de paradoxe. Ainsi, pour ne pas choquer les sentiments reçus, il faut la désigner tout au moins par un terme neutre,et ce terme esiinfluence.

En effet , l'influence, prise en général et sans la distinction que nous avons faite , ne peut pas être condamnée d'une manière absolue. Celui qui veut défendre le tout ensemble , bon et mauvais, doit donc s'arrêter à ce terme commode , et ne point sortir de ce retranchement.

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